Ngugi wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit
Un appel vibrant à l’indépendance culturelle
« Ce livre est mon adieu à l’anglais pour quelque écrit que ce soit« , déclare l’écrivain et dramaturge kenyan, Ngugi wa Thiong’o dans son ouvrage, Décoloniser l’espritpublié en 1986.
La décision de « jeter les premières pierres d’une littérature en kikuyu » (1) est intervenue quatre années après son installation en Angleterre en tant qu’exilé.
N. wa Thiong’o avait écrit plusieurs essais et romans en anglais, réputé être la langue de la réussite et de la reconnaissance littéraires.
À travers cet essai, l’auteur se lance dans une critique de l’aliénation linguistique au Kenya et en Afrique, en général. De son point de vue, la question de la littérature africaine et de sa langue d’expression est tributaire d’enjeux politiques de deux ordres.
D’une part, l’impérialisme qui poursuit sa politique de contrôle économique, politique et culturel sur l’Afrique.
Et d’autre part, la lutte des Africains pour s’affranchir de cette domination impérialiste. Pour comprendre l’importance de la question de la langue et la manière dont elle e a été (et continue à être) l’une des violences capitales faites à l’Afrique, l’auteur fait un bref retour sur l’histoire du colonialisme. De son point de vue, la colonisation de l’Afrique n’est pas que politique et économique. Elle revêt également une dimension culturelle. Car les puissances coloniales ont procédé à un partage culturel et linguistique en Afrique en imposant à ses peuples leurs langues. Cette politique de domination persiste de nos jours. La plupart des écrivains continuent, en effet, de penser et d’écrire dans ces langues imposées, constate N. wa Thiong’o.
Mais comment les puissances coloniales sont-elles parvenues à imposer leurs langues dans les pays africains ? En subjuguant les esprits. Et en s’appuyant sur l’école qui a joué un rôle important dans la fascination des êtres. Au détriment des langues maternelles : celles apprises et parlées aux champs et à la maison. Ces langues sont celles de « nos veillées nocturnes […] de notre communauté, de nos travaux aux champs« , écrit N. wa Thiong’o.
Au Kenya, après l’instauration de l’état d’urgence en 1952, les écoles tenues par les nationalistes qui dispensaient un enseignement en kikuyu ont été saisies. C’est alors que l’anglais est devenu la langue dominante et de référence et l’instrument de réussite.
L’imposition des langues des nations colonisatrices au peuple kenyan a contribué à l’éradication des langues autochtones écrites et parlées. Elle a dévalorisé voire détruit les cultures des peuples colonisés en contrôlant leur univers mental ainsi que leurs représentations du monde, d’eux-mêmes et de leurs rapports aux autres. Car, en tant que moyen de communication et vecteur de culture et d’histoire, la langue permet d’échanger et de transmettre les valeurs éthiques, morales et esthétiques de la culture qui constitue l’identité d’un peuple.
Cette emprise culturelle a brisé l’harmonie que les enfants kenyans avaient avec leurs langues maternelles. Et ne devenant une activité purement cérébrale, l’apprentissage a perdu sa dimension essentiellement naturelle et sensible. La conséquence principale de la domination de l’écrit au détriment de l’oral concerne la rupture entre le monde de l’école, c’est-à-dire la langue écrite, et l’environnement familial et social de l’enfant.
Ce phénomène ed’aliénation coloniale » a conduit les enfants colonisés à mépriser les langues locales et à se « considérer d’un point de vue extérieur soi« , écrit N. wa Thiong’o. Et considérer son propre monde du même oeil que le colonisateur conduit à juger sa culture selon un point de vue négatif. C’est-à-dire la dévaloriser et la considérer comme inférieure à la culture du colonisateur. Cette vision négative de sa langue et de sa culture entraîne inévitablement une dévalorisation et une haine de soi et des siens.
La littérature africaine post-indépendance Après la conférence de Makerere en 1962, la littérature africaine était représentée par des écrivains issus de la petite bourgeoisie nationaliste, éduquée dans les écoles et universités coloniales. Les langues des nations colonisatrices : l’anglais, le français et le portugais étaient leurs principales langues d’expression. Ces auteurs s’inspiraient notamment de la littérature paysanne : contes, conseils des sages, proverbes. Cette « littérature émergente » a permis à l’Afrique et à sa culture de se faire connaître sur la scène internationale.
Sur le plan intérieur, cette littérature néo-africaine qui s’inscrivait dans une perspective de lutte anti coloniale et anti impérialiste a contribué à développer chez les classes dirigeantes un sentiment de classe. Cependant, en écrivant dans les langues de l’éducation scolaire et du développement intellectuel, ces auteurs ont participé à la création d’une « identité collective illusoire » puisque la classe d’ouvriers et de paysans qui peuple cette littérature n’a d’existence réelle que sous la plume de ces auteurs.
Et du point de vue de N. wa Thiong’o, en continuant à écrire dans les langues des nations ex-colonisatrices, ces écrivains perpétuent la servitude et la soumission à l’égard des pays ex-colonisateurs.
À travers cet essai, N. wa Thiong’o exhorte les écrivains africains à s’affranchir de l’aliénation coloniale linguistique et culturelle et à écrire dans les langues des paysans et des ouvriers. Sa démarche vise plusieurs objectifs : réhabiliter les langues maternelles et les cultures locales dans le but de les redécouvrir et de les revaloriser ; restaurer l’harmonie entre les langues, l’environnement et « l’être intérieur kenyan » ; réconcilier l’enfant kenyan avec ses langues et faire en sorte qu’il ne vive plus les langues étrangères comme un imposition.
Décoloniser l’esprit est un appel vibrant à « l’émancipation nationale, démocratique et humaine« .
C’est une critique sans concession et raisonnée contre l’impérialisme occidental sous ses formes coloniale et néo-coloniale, d’une part. Et d’autre part, contre les écrivains africains qui, en écrivant dans les langues des ex-colonisateurs, jouent un rôle capital dans la dévalorisation des cultures et langues africaines généralement associées à l’arriération et au sous-développement.
Selon N. wa Thiong’o, les langues africaines doivent être utilisées comme un instrument de lutte contre l’impérialisme et de création d’une littérature ouverte aux transformations…
Changer le monde ! Tel est le souhait profond de N. wa Thiong’o.
NB –
1) Le terme kikuyu désigne une ethnie au Kenya. C’est également une langue bantoue.
Repères biographiques :
N’gugi wa Thiong’o est né en 1938, dans une famille de paysans. Durant la période coloniale, il est témoin des injustices infligées à son peuple. Lorsque le Kenya accède à son indépendance (1963), il s’élève contre les injustices du Kenya libéré des chaînes coloniales et dénonce les nouvelles élites qui de son point de vue reproduisent et perpétuent la soumission aux anciennes puissances impérialistes.
En 1977, sa pièce écrite en kikuyu Ngaahika Ndeenda (« Je me marierai quand je voudrai » est joué par des paysans et des ouvriers du village de Kamiriithu. Après le succès de cette pièce, il est emprisonné la prison de haute sécurité Kamiti pendant une année.
Après sa libération, il publie son premier roman en kikuyu, Caitaani Mutharabaini (Le Diable sur la croix (1981) et un essai écrit en langue anglaise : Detained : A Writer’s Prison Diary (Journal d’un écrivain en prison).
En 1986, N. wa Thiong’o publie Décoloniser l’esprit et Matigari second roman écrit et publié en kikuyu puis traduit en kiswahili, (langue bantoue du sud du Kenya. Ce dernier est censuré. Les exemplaires sont saisis. Ses écrits sont retirés des bibliothèques scolaires et universitaires. L’auteur fait l’objet d’un attentat d’assassinat. N. wa Thiong’o enseigne à l’université d’Irvine en Californie.
Bibliographie
Ngugi wa Thiong’o, La rivière de vie, Présence africaine, 1988, 13,00 €
Ngugi wa Thiong’o, Josette Mane, Pétales de sang, Présence africaine, 476 p.- 2001, 17,84 €
Ngugi wa Thiong’o, Yvon Rivière, Enfant ne pleure pas, Monde noir, Poche, numéro 20, 159 p.- 2001
n. agsous
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Ngugi wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit, traduit de l’anglais (Kenya) par Sylvain Prudhomme, La fabrique éditions, mars 2011, 168 p.- 15,00 € |
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