Ne nous gardez pas de Cauda ! Oui-da Cauda ! (Pronostic vital engagé)
Dès les premières lignes, on est prévenu. Dans Pronostic vital engagé, Jacques Cauda nous verdit dans son univers où le pêle-mêle marie l’impromptu en menaçant le fourre-tout. Chez lui, sachez que les charognes n’iront « même pas jusqu’au sépulcre ».
Les autres s’amuseront de ses tours de passe-passe grâce auxquels des lapins multicolores surgissent des chapeaux claques au milieu de la rue Vilin, là où la mère de Perec tenait un salon de coiffure ; peigne en main, on y évoquait « des scènes de suicides pour animaux » avant que cet univers ne soit emporté par des fumiers en uniformes Hugo Boss.
Cauda nous prend par la main pour évoquer ce Paris où « les corbeaux de son rêve » reconstituent les quartiers anciens avant d’imaginer Léa Seydoux en Corse. Des échanges de mails s’ensuivent où Cauda, « terreur extra-terreur », répète que, hors l’amour, il n’y a que « la répétition », c’est-à-dire un hommage du déjà-pressenti au déjà-vu selon une logique kierkegaardienne.
D’une île de Beauté lointaine, vaguement allusive, nous piétinons la grotte de Lascaux au centre de laquelle « le rhino vient d’éventrer le bison dont les intestins se répandent en forme de vulve. Dans le puits de Lascaux, la vulve intestinale fait face au phallus érigé d’un chasseur mort, tué par le bison » : quand je vous dis que tout est répétition. Cela ne ressemble-t-il pas à l’affreux quotidien des sous-mariniers du métro où la mort danse entre les oreilles des casques à musique et tatouages ?
Très profondément, Cauda en infère que « le nombre de sosies est infini dans le temps et dans l’espace, ces sosies sont en chair et en os, ce ne sont point des fantômes, mais de l’actualité éternisée, comme l’a écrit Auguste Blanqui ». Dans cette perspective, les hommes ne sont que des « masques ajustés » que l’on communique par Skype ou fusain interposé.
Lorsque l’on sait que Cauda est Chinois, comme chacun le devine, tout s’éclaire d’une large cuite au fond des abîmes. En effet, comme pour la peinture de l’empire du Milieu, son livre se découvre comme un rouleau qui « se déplie ou se replie afin que le spectateur y fasse son chemin propre, s’y promène. Le regard passé à l’intérieur de la surface en module aussi bien le sens que les sens ».
Inutile de vous raconter une histoire, Cauda n’en a pas besoin ; il nous balade de délires singuliers en ténèbres régulières, de « sextes » en citations de Moby Dick de Melville ; comme ce dernier, il voit l’univers comme une farce que la présomption humaine ne peut considérer que faite pour les bipèdes, ceux qui défèquent dans les pinèdes comme signe contestataire.
On oscille entre le gai venin et le gai vagin qui siffle sans serpenter au-dessus de nos têtes pour pénétrer au plus profond de cet inconscient dont on a cru à l’existence au vingtième siècle comme si le fait de ne pas savoir quelque chose conduisait mécaniquement à inventer une machinerie contre la méconnaissance : désormais l’inconscient, ce saurien de mer, ressemble à ce qu’il reste du circus maximus.
Cauda ne nous laisse aucun répit. Ces zigzags filent droit. Comme Bardamu, nous voici embarqués sur un rafiot : la traversée de Nice à Bonifacio prend des allures de titan qu’occuperait une turquerie : le feu prend feu sur le paquebot et à la panique succède un sauvetage car tout est faux sauf la peinture que l’on peut tirer d’un navire en flammes englouti par la mer tel un ciel de fresque. Seuls deux Chinois n’en réchappent pas. Les mêmes Chinois avaient été dévorés quelques pages plutôt par killer Cauda dans une orgie en forme de nems fourrés au trou de balle.
Il y a des romans faits pour que deux Chinois meurent, ressuscitent pour se noyer. Pour un peintre, un nageur c’est toujours un noyé en puissance et un Chinois, un plat fin. Une fois en Corse, Cauda ou son hétéronyme, Paul-Mario, retrouve la femme aimée ; un écrivain se juge à la densité qu’il met dans le bazar et le jeu de l’amour.
Cauda s’étonne de la complicité de sa belle amie avec le ciel puisque « sa bouche déflore la lumière ». Elle est « au-dedans du bon » et « épouse le monde ». Cauda nous dit : sus au strass de l’ennui. Seul le flirt avec le vertige est bénéfique et « peindre c’est rendre son estomac public ». Après l’espace, le temps : dans une seconde partie, nous sommes en 1999 et Cauda nous parle de Chevènement à sa sauce, de bovines bovariennes. Il s’interroge gravement : « peut-on regarder la télé et lire la Torah en même temps ? ».
Il s’inquiète du nombre croissant de pharmacies à Paris. On y croise d’autres femmes : Albertine Sarrazin et Marianne. Nous sommes en plein « tango derviche » qu’assumerait un nouveau neveu de Rameau, sacrément fou-dingue. Merci, Cauda, Jacques le non-fatalitaire comme le dirait la dive Arletty dans Hôtel du nord.
Entrons dans la danse avec lui puisque nous sommes « sans imposture pour transcender notre propre néant ». Avec lui, « le maillage (est) parfait, l’explicite implicite, et le faux et l’usage de faux naturellement vrais ».
Pour les écrivains, la vie est un cri de joie au fond d’un vide-ordures.
valery molet