Mystères d’archives

Mystères d’archives

Fenêtres ouvertes sur la cuisine des images

Arte et l’INA proposent sous la forme de ce coffret de 2 DVD l’ensemble des émissions « Mystères d’archives » qui ont été diffusées cet été sur la chaîne. Ces documentaires valent le détour et toute notre attention. Cette première collection – il y en aura d’autres ! – de 10 films documentaires dirigée par Serge Viallet explore les images avec une exigence critique exceptionnelle.
Sans ennui, ni redondance, chaque documentaire fonctionne comme une enquête unique. Au départ : pas de crime, mais une projection d’images d’actualités. Certaines images semblent lisses, directement accessibles, ne semblent dire que ce qu’elles veulent dire : le voyage de Marylin Monroe en Corée semble ne pas poser de problèmes… au contraire, elle est très belle et séduisante devant ces collines couvertes de soldats, toutoupidou… Pourtant des questions émergent si on veut bien voir, chercher et trancher dans le vif… Que cherche-t-elle ? Que fait-elle là ? Elle, en pleine guerre froide, exposée en tenue légère, sous le vent et sous la pluie, entourée de tous ces mâles en uniformes ?

Avant d’être proposées dans les salles de cinéma ou dans les écrans de télévisions ces images ont été mises en boîte dans des conditions précises. Certaines d’entre elles ont composé notre vision du passé ; naguère montées et proposées dans des films qui ont été des outils stratégiques. Parce qu’elles devaient rendre compte à un public large de quelque chose, ces images ont été avant tous des instruments d’action, de conviction. Elles s’inscrivent forcément dans un rapport de pouvoir. Considérées alors autant comme mystificatrices que comme révélatrices des forces qui ont poussé à leur construction, leur nature documentaire prend une autre dimension.
Nous les avons consommées, ces images, digérées, acquises à notre bon souvenir : ah ! Ces premiers pas sur la lune, ce grand pas pour l’humanité… Exigeant à l’égard de ce que l’on mange, l’est-on autant à l’égard de ce que l’on voit et entend, à l’égard de ce que la télévision aujourd’hui nous propose pour comprendre le monde ?

Pour les produits alimentaires, certains se contentent des étiquettes, qui indiquent la liste des ingrédients : « Tiens c’est de Gaulle… et là Buffalo Bill sur son cheval… et là tiens celui qui met le premier pas sur la lune c’est…. ». Si vous vous contentez des étiquettes ou de la présentation d’un menu, cette série de films n’est pas faite pour vous. On n’est pas dans une partie de Trivial… Car il faut avoir envie de décoller les étiquettes pour voir en dessous ce qui se passe, avoir envie de visiter les cuisines. « Qui filme Armstrong quand il pose pour la première fois le pied sur la lune ? » Où était la caméra ? Qui a voulu, prévu ces images ? Dans la liste des composants se trouve souvent l’indice qu’il s’agit de faire parler.
Les films d’actualité sont ainsi resitués dans un récit, dans une perspective narrative qui leur est propre. Les images télévisées de l’enterrement de Kennedy ne nous apprennent pas grand-chose sur la mort du président ; elles obéissent à un rite politique, mais elles témoignent par contre de la suprématie désormais acquise de la télévision sur le cinéma dans le domaine des actualités. Et parfois c’est dans la poubelle des cuisines qu’on trouve une pépite. Par exemple ce film de quelques minutes trouvé dans le fond d’un grenier. Il montre des échanges de tirs le 26 août 1944 dans Paris alors que de Gaulle se trouve dans Notre Dame. Pourquoi ces images événementielles pour le moins éruptives n’ont-elles jamais été montrées, montées ? Un travail minutieux identifie l’auteur, le caméraman. On revient sur le contexte, le déroulement de la journée, l’itinéraire du général. Il descend les Champs Elysées, une femme lui offre des fleurs… On saura qui est cette femme et pourquoi de Gaulle comme tout le cortège s’est arrêté et pourquoi ces images là ont fait le tour du monde. Il fallait montrer la paix installée par de Gaulle et les alliés ; la guerre à Paris était finie et le peuple devait être uni derrière lui, comme sur les Champs Elysées…

De Gaulle, Buffalo Bill, Marylin avaient si bien compris la part d’eux-mêmes qu’il fallait donner aux images, pour nouer avec le public, le citoyen, l’individu un lien absolu fait de désir et d’attente. Et parfois – ce fut le cas pour l’assassinat filmé du roi de Yougoslavie en 1934 – les politiques sont dépassés par les images et tentent désespérément de les rattraper.
Attention, les réalisateurs de ces enquêtes ne sont pas des polémistes gratuits, ni des chercheurs de scandales, mais de sérieux désillusionnistes – j’assume ce mot qui n’existe pas. Nous avons affaire à des experts de l’autopsie audiovisuelle. Les films d’actualité sont ainsi disséqués, décomposés, recomposés, confrontés.
En histoire, comme ailleurs, l’image est trop souvent prise comme une matière brute, une donnée immédiate et visible, pire comme un témoignage, alors qu’elle n’est qu’un document qui mérite toute notre vigilance. Les auteurs montrent parfaitement comment questionner des images filmées et cette série de documentaires constitue un enthousiasmant discours de la méthode.

camille aranyossy

Coffret 2 DVD, Mystères d’archives, Serge Viallet, saison 1, Arte Editions et INA, 15 Juillet 2009. 25 Euros.

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