Michel Ostenc, Ciano, un conservateur face à Hitler et Mussolini

Michel Ostenc, Ciano, un conservateur face à Hitler et Mussolini

Une biographie éclairante qui manquait en langue française, consacrée au gendre de Mussolini

Du palier d’immeuble au zinc de bistrot, tous les endroits sont bons pour croiser des chroniqueurs de talent… mais les couloirs de lycées sont peut-être un peu plus propices à ce genre de rencontre. Ceux du Lycée militaire de Saint-Cyr ont valu à Frédéric Grolleau de rencontrer Frédéric Le Moal, professeur d’histoire et de géographie – à Saint-Cyr et au Collège de l’Enseignement Supérieur de l’Armée de Terre (CESAT) – docteur en histoire des relations internationales spécialisé dans les relations franco-italiennes. Tenté par la chronqiue littéraire, il frappe à la porte de notre rédaction avec ce bel article consacré au dernier ouvrage de Michel Ostenc.
La rédaction.
 

La personnalité comme le destin de Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini en même temps que son ministre des Affaires Étrangères, semblent marqués du sceau de la contradiction. Il est l’homme de l’alliance avec l’Allemagne nationale-socialiste, avant de se dresser contre la politique pro-allemande de son beau-père ; il pousse ce dernier à s’engager dans la guerre d’Espagne et à envahir l’Albanie, puis la Grèce, mais fait tout pour empêcher l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des Allemands, en juin 1940 ; ce hiérarque fasciste, admirateur de l’infaillibilité du Duce, mène une vie dilettante et mondaine, se lie avec les milieux aristocratiques et anglophiles de Rome ; présenté comme le dauphin de Mussolini – auquel il est certain de succéder – il finit par devenir le représentant des couches bourgeoises conservatrices, hostiles à l’orientation pro-germanique de l’Italie et à la guerre avec l’Allemagne, avant d’être fusillé pour trahison sans que son beau-père n’intervienne pour le sauver. C’est donc à une personnalité fort complexe que Michel Ostenc consacre une biographie qui manquait en langue française. Ce spécialiste de l’Italie fasciste décrypte les mystères de Ciano et rend sa cohérence à cet homme en resituant continuellement son action diplomatique dans le contexte général de l’Europe des totalitarismes et de la politique étrangère de l’Italie – alors en quête d’une place parmi les grandes nations. Il parvient à analyser et à retranscrire d’une manière claire les méandres de la diplomatie fasciste, partagée entre les héritages politiques de l’avant-guerre et les ruptures qu’une idéologie révolutionnaire comme le fascisme ne pouvait qu’entraîner. C’est là tout l’intérêt de l’ouvrage.

Ciano pratique une diplomatie incontestablement fasciste. Son rejet des valeurs et des systèmes démocratiques, autant que son anticommunisme viscéral, jouent un rôle essentiel dans la dégradation des relations avec la France comme dans son engagement en faveur de l’Espagne de Franco et de l’alliance avec l’Allemagne hitlérienne. Toutefois, il ne peut échapper au poids des héritages et des traditions historiques qui, depuis l’Unité, pèsent sur la diplomatie italienne. Michel Ostenc campe un Ciano attaché par-dessus tout à l’équilibre du système d’alliances de l’Italie et à l’autonomie de sa politique étrangère. Puissance moyenne, à la fois méditerranéenne et européenne, maritime et continentale, ouverte aux invasions, ce pays peut difficilement s’enfermer dans un cadre diplomatique contraignant, qui l’entraînerait dans une vassalisation de fait. De cela, Ciano est pleinement conscient. Les pages consacrées à l’alliance allemande et à ses limites sont particulièrement lumineuses : il s’agit, pour Ciano, de l’utiliser pour mieux attirer le Royaume-Uni vers Rome, l’Italie jouant sur les deux tableaux. Il n’est donc pas question de suivre Berlin dans une guerre que les Italiens n’ont pas les moyens de mener. L’entrevue de Salzbourg avec Ribbentrop, le ministre des Affaires Étrangères de Hitler, pendant laquelle Ciano prend conscience de l’inéluctabilité du conflit mondial et du mépris à l’égard de l’allié romain, marque la véritable rupture entre le jeune ministre et les nazis. Pour autant, Ciano n’hésite pas à préconiser le conflit armé afin de réaliser les ambitions nourries par l’Italie depuis le XIXe siècle pour devenir une grande puissance européenne et méditerranéenne. Nourri des souvenirs glorieux du Risorgimento et de la Grande Guerre, adhérant à l’idéologie « virilisante » du fascisme, lui-même pilote de bombardier, il conçoit la guerre comme un moyen d’atteinde des buts politiques et de fonder la puissance italienne.

Cette biographie offre en outre une très belle description du processus menant à la rupture entre Mussolini et son gendre une fois l’abandon de l’équilibre officialisé par le premier, et rend un compte précis des réflexions de Ciano, de ses évolutions, de ses contacts avec le Roi – lui qui fut un adversaire résolu de la monarchie – sur fond d’opposition à la guerre avec l’Allemagne qui n’apporte à l’Italie que vassalisation et désastres. Sont particulièrement bien décrits la séance du Grand Conseil fasciste du 25 juillet 1943 – pendant laquelle Ciano vote la motion transférant les pouvoirs militaires au souverain, sans imaginer que ce dernier, dans le même temps, procéde à l’arrestation du Duce – puis son procès et enfin son exécution. L’auteur présente avec pertinence les faiblesses, les manques, les erreurs de cet homme qui a dit « Je serai fusillé par les uns ou par les autres », qui a été pris entre le poids écrasant de l’idéologie fasciste et de son chef – source du pouvoir et de la décision du régime – et la réalité d’un pays affaibli par des éléments structurels (manque de matières premières, industrialisation incomplète, archaïsmes sociaux) et conjoncturels (la guerre d’Éthiopie, l’engagement en Espagne). En fin de compte, ce livre ouvre une réflexion tout à fait intéressante sur la lutte entre le conservatisme et la révolution fasciste.

frederic le moal

   
 

Michel Ostenc, Ciano, un conservateur face à Hitler et Mussolini, Editions du Rocher, mars 2007, 317 p. – 22,00 €.

 
     
 

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