Michel Lambert, Une vie d’oiseau

Michel Lambert, Une vie d’oiseau

Une version profondément pessimiste et désespérée de la quête du bonheur – ou, du moins, d’un certain bien-vivre

Paul Ferrier est journaliste. Mais il ne s’agrège pas à l’équipe du journal qui l’emploie : il s’est réfugié dans une espèce de réduit jouxtant la salle de rédaction, se mettant à l’abri de ses collègues et de leurs bruits. N’ayant jamais pu être vraiment présent parmi eux il préfère s’isoler. La fenêtre de son bureau donne sur celles d’un couvent. Chaque jour il observe les vieilles, les nonnes vacant à leurs occupations.
(…) des femmes qui n’étaient plus des femmes… Un petit tas de chair dérobée à la vie, de la pourriture sèche. Deux yeux énormes qui avaient tout bouffé, le sexe, les seins, l’espoir. 

Un jour débarque Mortier, un vieux journaliste aux portes de la retraite, pachydermique et haletant, admirateur de Laurel et Hardy. La pluie, le gris, le terne de la vie routinière… jusqu’à ce que, de concert, les deux hommes se lancent dans la blague téléphonique, une succession de canulars aux détriments d’un camarade de Paul, Nandrin. Peu à peu vont s’enchaîner des rencontres – Mireille et son compagnon, peintre pathétique qui n’est même plus enseignant et se détruit à l’alcool, Béatrice la fille de Mortier, aveugle, Gigi et Mado, les amies de Mireille – et, à partir d’elles, des relations reposant sur le mensonge entre ces êtres qui se morfondent dans leur existence. Paul est, là, comme une sorte de pivot autour de qui ce petit monde gravite. Lui cherche… quoi, au juste ? Il ne le sait pas. L’amour croit-il. Mais est-ce si sûr ?

Ces liens qui se tissent – hostilité ou attrait, compassion ou rancœur sourde – sont tous marqués au sceau de l’impuissance et se parent des tristes oripeaux de la feinte : l’on rit mû par les fausses joies que l’on se fabrique autant pour les autres que pour soi, les effusions ont la chaleur artificielle que donne l’alcool et, quand les verres ne circulent pas, les élans vers autrui restent bloqués au bout des gestes comme une boule de sanglots au fond de la gorge de qui ne peut fondre en larmes.
Ce ne sont pas tant les échecs professionnels de Paul ou du peintre Fouchet, ni les faillites sentimentales des uns et des autres qui bouleversent et rendent ce roman profondément pessimiste mais la vanité des efforts que tentent les personnages pour maquiller leurs défaites aux couleurs de la réussite – et plus encore la conscience que chacun a de cette vanité. Il y a certes des embellies – les réunions du vendredi, l’éclat de Paul face à Desnoues, son rédacteur en chef… – mais toutes ont le lustre dérisoire du factice – telle une grimace amère qui se raconterait qu’elle est sourire.

De multiples récurrences – les fenêtres, la pluie, les vieilles religieuses, le vagabond Prosper, les errances de Paul… – dessinent dans le texte la topographie de cette impuissance qui englue tous les personnages ; elles structurent le récit comme en réponse à tous ces gestes qu’ils n’accomplissent pas, à tous ces mots qu’ils ne parviennent pas à prononcer. Dans ce gâchis généralisé, seule Béatrice la si bien nommée, dont la nuit, pourtant, la prédisposait plus que tous les autres aux regrets et aux ratages est, au fond, celle qui tire le mieux son épingle de ce vaste jeu de dupes où chacun joue à tromper l’autre tout en se leurrrant lui-même.
On sent, aux postures narratives qu’il adopte, que l’auteur est, toujours, en totale sympahtie avec ses personnages. D’une manière très subtile il joue de la nuance entre focalisation interne, style indirect libre et monologue intérieur ; ce faisant, il dépose sans cesse dans le flux de la narration d’infimes touches d’âmes à vif. Les personnages de Michel Lambert sont lourds d’émotions, de sentiments, de détresse surtout ; ce sont eux qui donnent sa substance au roman, bien plus que ce qui leur arrive.

Si Une vie d’oiseau a la dimension d’un roman et se gonfle de ce temps particulier qui permet à un climat de s’installer et aux personnages de se densifier, d’évoluer, il s’apparente à la nouvelle par son écriture, qui ménage dans le tissu du récit beaucoup de ces silences qu’affectionne la fiction brève et par lesquels elle acquiert force d’impact et pouvoir de surprise. Des silences d’ordre phrastique – les phrases elliptiques abondent, abrasées parfois jusqu’au mot unique – autant que narratif : du texte sont absentes ces parenthèses que les romanciers aiment à ouvrir pour y développer les biographies de leurs personnages et créer ainsi un arrière-plan à leur fiction. Ici les protagonistes s’inscrivent dans la seule temporalité du récit qui se déroule sous nos yeux – une temporalité dont la linéarité est cassée çà et là par d’infimes anticipations ou de brefs retours en arrière – et leur passé ne se dévoile qu’à la faveur des souvenirs qui leur viennent aux moments où la narration les convoque. Peut-être pourrais-je aller jusqu’à qualifier Une vie d’oiseau de « roman nouvelliste »… Ce à quoi invite la dernière phrase : un mystère en elle fissure la lecture et remet en cause ce qu’on vient de lire – comme dans ces « nouvelles à chute » où, en quelques mots rassemblés derrière le point final, l’auteur enveloppe d’ambiguïté ce qui précède et vous suggère que votre lecture était peut-être erronée.

À
 celui qui, dans une fameuse chanson des annnées 70, pleurait sur sa solitude et se plaignait d’être perdu, de ne plus savoir, un chœur chaleureux plein de couleurs et de joie enjoignait de faire comme l’oiseau que jamais rien n’empêche/ D’aller plus haut.
Cela conformément à l’idée que l’on a en général de l’oiseau : léger, prompt à s’envoler quand bon lui semble, il est par excellence le symbole de la liberté. Ici les oiseaux se heurtent aux vitres et ne savent pas aller plus loin que la pluie ; leur horizon le plus lointain est celui de leurs désillusions et leur terrain quotidien celui de leurs picorements répétés. En une phrase qui réduit à un absolu de l’insignifiance la vie d’un oiseau – la dernière du livre de surcroît – l’un des plus beaux symboles d’évasion est brisé. C’est dire à quel point le roman est désespéré :
C’est alors que je compris qu’une vie comme la mienne, une vie passée d’une branche à l’autre, à sans cesse mendier ce qui n’existe pas, ne valait guère plus qu’une vie d’oiseau.
Un semblant d’optimisme aurait glissé à l’oreille du lecteur que même une vie d’oiseau est inestimable et précieuse. Mais le désespoir n’a point d’oreille et le gris ambiant dont il enduit le monde aux yeux de qui l’éprouve vaut pour solde de tout compte…

isabelle roche

   
 

Michel Lambert, Une vie d’oiseau, éditions Labor coll. « Espace Nord », septembre 2006, 306 p. – 13,00 €.
Première édition : de Fallois / L’Age d’Homme, 1988.
Ce roman a été couronné par le prix Rossel en 1988.

 
     
 

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