Gabriele D’Annunzio, La Léda sans cygne
Ce court roman – ou longue nouvelle – nous précipite à travers les brumes du symbolisme, dans une rutilante orgie romantique
La volupté de rêver à la mort…
Superbe, éclatante, La Léda sans cygne, longue nouvelle de D’Annunzio, parue il y a quelques mois dans la collection italienne des éditions de l’Arbre vengeur, nous précipite à travers les brumes du symbolisme, dans une rutilante orgie romantique qui s’enracine dans le mystère des mythes. Dans cette légende d’amour délicate et surannée, funèbre même, il semble que Gabriele D’Annunzio (1863-1938), poète des névroses fin-de-siècle, n’ait jamais été aussi près de sa vérité et son lyrisme apparaît comme une expansion d’intimité, un paysage d’âme. Il y a ,dans la Léda, les chimères évoquées de la beauté et de la douleur, le signe fatal et magnifique de la vieillesse qui rôde autour de l’écrivain, cet amant effréné, païen et triomphant, mais plus pour longtemps.
Les héros de D’Annunzio ne craignent pas le doute, ils ne peuvent s’empêcher d’être exquis et grandioses, même au cœur des infamies. Plongés dans les affres du martyre amoureux, ils aiment, souffrent et pensent dans de somptueux décors intimes et secrets. Ils ont de la perversité, de la grâce, un penchant pour la luxure raffinée et morbide. Ce sont d’exquises orchidées pourries. Tristes, mystérieux, aristocratiquement artistes, ils se perdent en des jeux dramatiquement sensuels. Le peintre Desiderio Moriar n’échappe pas à ces tortures et ces abîmes. Sa route croise la destinée obscure d’une rêveuse singulière, lointaine, reléguée dans ce coin perdu des côtes landaises, exilée comme l’auteur, rayonnante et sépulcrale, dont le regard reflète le néant. Belle, d’une beauté où la nature et l’art s’associent pour réaliser au-delà du possible un être miraculeux et inhumain, elle ressuscite l’antique Léda de l’Eurotas1. Comparable à une de ces terribles eaux-fortes de Félicien Rops, à la sinistre Circé peinte par Gustav-Adolf Mossa, l’héroïne prend très vite des dimensions fantastiques, celles d’un mauvais rêve et d’un mystère fatal. Elle se révèle, dans sa splendeur maléfique, la plus violente des révoltées, la plus acharnée des hypocrites, la plus torturée des névrosées, Messaline de la luxure, de la vanité et du crime.
C’est en poussant jusqu’à l’éréthisme le plus malsain, à la singularité la plus morbide, que l’auteur réussit à créer un paysage déchiré par l’angoisse et le désespoir, la fatalité tragique des noces d’Eros et de Thanatos. Plus que le dandy vénal et décavé dont on découvre les frasques dans la postface remarquable de Xavier Rosan, D’Annunzio reste un écrivain à l’art volontaire et sûr, savant dans l’art de fixer dans le rythme et l’image, le songe et le mystère de la nature humaine. Aussi bien capable d’évoquer dans la prose la plus fluide, la plus idéale, une forme féminine instable, éparse comme une ombre que de décrire la Lande et les lointains de l’Océan. Attentif au tourment des vents destructeurs, à la houle de la mer flagellée, au ciel dont il évoque inlassablement les plaies et les pâleurs, il renoue avec l’expression romantique des sentiments humains dans la nature. Ainsi les violences cruelles de la passion se mirent dans l’immensité des flots vastes et troubles, dans un ciel bas et froid, dans la forêt odoriférante savoureuse comme un plat d’herbes sauvages, ineffable comme le sentiment de la puberté.2 La femme se confond avec l’embrun, la rosée, la sève, les bancs de sable pâles et doux comme les corps des naufragés épuisés par les sirènes.3 Rien n’est plus poignant, plus douloureux que cette fin d’après-midi sombre et bouleversée par l’orage qui préside au suicide de l’héroïne.
On reste mystérieusement et douloureusement charmé de cette œuvre cruelle qui témoigne de manière éclatante de l’art de l’écrivain dans le récit bref. Rappelant par son climat d’étrangeté quelques-unes de ses meilleures nouvelles, comme « La Chatte »4 ou « Les Cloches »5, ce court roman de la religion amoureuse et de la mélancolie, ce livre de volupté noire et de tristesse orgueilleuse tranche de belle façon sur notre contemporanéité veule, pusillanime et obscène.
NOTES
1 – Gabriele D’Annunzio, La Léda sans cygne, 1914-1916 ; traduction de l’italien d’André Doderet revue par Lise Chapuis ; préface de Lise Chapuis ; postface de Xavier Rosan, Talence, Éditions de l’Arbre Vengeur, collection « Selva Selvaggia », 2006, p. 33.
2 – Ibid., p. 47.
3 – Ibid., p. 85.
4 – Gabriele D’Annunzio, « La Chatte », Les Lions rouges, [sans indication de traducteur], Paris, Pierre Lafitte et Cie, Collection illustrée, 1911, p. 19-22.
5 – Gabriele D’Annunzio, « Les Cloches », 1882, Episcopo et Cie, traduit de l’italien par Georges Hérelle, Pars, Calmann-Lévy, Nouvelle collection illustrée, s. d., p. 39-43.
delphine durand
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Gabriele D’Annunzio, La Léda sans cygne (traduction de l’italien d’André Doderet revue par Lise Chapuis ; préface de Lise Chapuis ; postface de Xavier Rosan), Éditions de l’Arbre Vengeur coll. « Selva Selvaggia », octobre 2006, 139 p. – 11,00 €. |