Michel Lambert, Le jour où le ciel a disparu
Dix nouvelles pour dire les peurs, les angoisses, d’êtres englués dans les échecs ou les manques et que parfois un mot sauve du désespoir
Moments d’âme
David, Patrick, Grégoire, Baumier, Inès, Stéphane, Xavier, Louis, Julie, Francis… tous ceux que l’on va croiser au long de ces dix nouvelles ont en eux une plaie qui ne cicatrise pas et que réveillera ici une rencontre-surprise, là un micro-événement venant briser le quotidien, ailleurs un de ces rendez-vous réguliers, consentis comme pour entretenir une souffrance qui, paradoxalement, semble seule rendre la vie supportable au jour le jour. Un week-end à la mer et c’est le fossé entre David et son fils Franck que l’on voit béer. Un visage d’autrefois entraperçu, un prénom murmuré – Inès ! – et revient à la mémoire du narrateur qu’il s’est jadis conduit comme un mufle envers cette fille. Le narrateur de « Dans un sale jour » convie une fois de plus son ami Baumier à passer quelques heures en sa compagnie – mais pour quel soulagement ? L’un et l’autre ont leur fardeau, et ils ne cessent de s’envoyer des piques…
Michel Lambert saisit au vol ces petits grains de sable qui font crisser le quotidien mais, au lieu de centrer les récits sur les inflexions qu’ils pourraient imprimer à l’existence des personnages, il place l’accent narratif sur les mouvements intérieurs, les infimes sauts de puce qui muent l’angoisse en colère puis la colère en honte de soi avant que renaisse – cela arrive de temps en temps – un semblant de confiance en l’avenir. S’il détaille avec finesse la fébrilité douloureuse de David qui tient bon et se sent incapable de parler avec son fils Franck (« La nostalgie des cerfs-volants »), il ne dit rien de la boîte dont il a été débarqué. Et ainsi tous les noyaux de douleur incrustés dans le cœur des êtres – maladie d’un fils, humiliation d’une passante, ruine matérielle succédant à une prodigalité déjà lointaine… – sont-ils exposés avec leurs apsérités mais sans que soit indiqué, sinon à demi-mot, d’où ils sont nés.
D’une grande homogénéité de ton, ce recueil comporte tout de même une étrangeté : « Longue nuit » où, le temps d’une errance nocturne, Patrick s’offre la compagnie du Désossé, un grand dégingandé muet qui a tout l’air d’un porte-bonheur. Avec sa silhouette aussi étrange que son mutisme et son nom qui renvoie au monde de Toulouse-Lautrec, ce Désossé est décidément fort troublant…
Au fil de ces pages l’on ne trouve guère de facétie que dans l’adjectif qualifiant certain « grutier » dans la nouvelle éponyme – encore faut-il convenir qu’en fait de « grutier facétieux », l’on a plutôt affaire à un Grand Architecte impitoyable qui trace pour ses créatures des plans de vie foireux. Cependant, les lecteurs attentifs remarqueront la petite lueur amusée que jette la fugitive mention de Cornélius Farouk – histoire sans doute de ne pas oublier que l’on est dans la fiction et qu’en arrière-fond, un écrivain est là qui réfléchit sur son art en même temps qu’il crée.
Dans la quasi totalité des nouvelles, le tissu narratif est d’une extrême ténuité ; réduite à presque rien, « l’histoire » se délite au profit des peintures intérieures. L’âme tourmentée, souffrante des personnages que ne voile plus l’événement atteint directement celle du lecteur, d’autant mieux que l’écriture a la transparence d’une aquarelle.
Généralement tissée de phrases simples, certaines aiguisées jusqu’à l’ellipse, la prose de Michel Lambert est directe, d’une parfaite limpidité et collant au réel le plus immédiat. Mais l’illuminent çà et là, avec autant de parcimonie que de puissance, les éclats poétiques d’une métaphore, ou d’une image – des nuages évoquant des emballages perdus, un ciel qui reprend du galon après l’averse, une détresse que l’on cuve… Voilà que, songeant à cette poésie subreptice et délicate, je m’avise que le titre du recueil, en plus d’être celui de la cinquième nouvelle, est peut-être, aussi, une subtile référence à cette habitude qu’a l’auteur de laisser dans ses textes – du moins ceux que j’ai pu lire – une grande place à l’aspect du ciel – nuageux, gris, bleu, brumeux, clair… Non pour ce que cela apporte sur le plan météorologique mais plutôt pour ménager un lieu d’incursion poétique : c’est souvent au voisinage du ciel que surgissent ces images ou métaphores inattendues, dussent-elles concerner tout autre chose que l’ambiance céleste, qui contribuent à donner à l’écriture de Michel Lambert son charme singulier.
De ces dix nouvelles, il me semble que « L’homme qui aboyait » – la dernière – est la plus représentative du recueil. Il ne s’y passe pas grand-chose hors le côtoiement de deux détresses profondes qui ne se rencontrent pas – aucun salut mutuel à espérer… – l’une demeurant hors d’atteinte derrière le quasi mutisme et l’apathie de celle qui la vit, l’autre maladroitement dissimulée par des bravades qui ne devraient tromper personne – le narrateur qui désormais vit de ses rentes expose des splendeurs passées et tâche de jouer le drille rassurant mais la petite flasque dont il ne se sépare pas dit ce qu’il tait. Tout en traçant un trait d’union entre lui et sa mystérieuse autant qu’éphémère compagne, elle reste le symbole d’un échec et d’une rencontre qui n’a pas lieu. Voilà : rien ne s’est passé ; il n’y a pas même au cœur de la nouvelle de ces conversations fulgurantes où les personnages se délestent l’un sur l’autre du faix de leurs malheurs et l’on reste dans l’ignorance des causes du désespoir des deux protagonistes. Pourtant leur sentiment d’impuissance, l’insondable vacuité qui les creuse de l’intérieur affleurent avec une intensité rare. Ce n’est pas l’événement ni la péripétie et ses conséquences qui fondent le récit mais le dessin épuré des désirs avortés, des intentions tenues sous le boisseau, des hésitations, des doutes, des souffrances muettes, des peurs…
La formule vaut pour tous les textes, qui sont écrits – à la première ou à la troisième personne peu importe – du strict point de vue des personnages. De ce fait, le lecteur se trouve confronté à leurs évidences qui, pour lui, demeurent du domaine de l’insu. Ainsi, dans « La nostalgie des cerfs-volants » par exemple, seul David sait sur quoi il a remporté une victoire ; longtemps le lecteur saura juste qu’il a tenu bon – et encore n’est-ce pas autour de cette ténacité que le récit se noue ; il puise sa matière dans le champ dévasté de ce que ressent David. L’émotion – avec elle sa texture, ses nuances, ses infinies complexités – prévaut sur ce qui l’a causée ; elle est le sujet du récit davantage que l’épaisseur biographique du personnage ou ce qui lui arrive.
Instants émotionnels plus que tranches de vie, véritables moments d’âme, ces nouvelles ont la couleur des existences manquées et des trains que l’on a trop regardé passer sans les emprunter. Les personnages y sont évanescents en cela qu’on sait d’eux très peu de choses – au point qu’ils restent parfois anonymes – hors des sentiments contradictoires qui les agitent. Mais la morsure des regrets, de la peur, de l’angoisse, de la honte ou encore de l’embarras les blesse si douloureusement qu’on la subit avec eux. Et, avec eux, on peine à voir l’éclaircie qui, pourtant, s’esquisse l’espace d’un mot, d’une parole – telle cette invite de Myriam à David à la fin de « La nostalgie des cerfs-volants » :
Va lui parler.
isabelle roche
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Michel Lambert, Le jour où le ciel a disparu, éditions du Rocher, mai 2008, 180 p. – 16,00 €. |
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