Michel Bourçon, Loin du calme des berges
Portrait du poète en ermite
Michel Bourçon face au temps (qui ne s’arrête pas) le suit, même s’il est étonné d’être rompu à cet écoulement parce que pour chacun la vie « reste prise dans le vide », même si le temps croit peut-être regagner son origine – et après tout, c’est un pari. Mais l’auteur sait que dans ce cas nous ne sommes pas pascaliens.
A l’inverse, face aux paysages et quelles ques soient leurs avanies,« idées », intempéries, le poète se fait ermite jusqu’à traquer dans ses élégies une manière de visualiser l’invisible qui accapare dans nos rêves et songes ce qui généralement nous laisse sur un« lit de peine et d’oubli ».
« Loin du calme des berges », le poète retiré vit et ne se préoccupe en rien d’un ciel qui pourvoirait à sa pitance. Ici, sa vie n’est pas extatique mais, par son existence « plastique » et les états de ses lieux, son esprit frétille en « alignant les mots / à même l’espace ». Le tout pour trouver une autre issue à vivre dans le déroulement des saisons. Non sans garder sa propre promesse de sa (re)naissance « où meurent en s’accomplissant / les gestes composant notre paysage ».
Mais pour lui, la poésie est « la » geste sublime et la gestion de l’être. Ce dernier n’est plus harnaché comme un dignitaire important de l’église. Bourçon se sent comme attiré par l’homme tel qu’il est, à la l’opposé de ce qu’il représente. Son but à atteindre est le chemin vers la confirmation de qui il est et devient loin des mondanités et des mystiques. Pas besoin pour lui de se farder en saint Antoine face à ses démons, ni en ceux qui finalement hantent chacun de nous.
Vivre chez ce poète est autre que de jouer avec les bobines de fil de la croyance. Sa poésie tâche d’habiter le monde par l’essor de mots même face au mur de notre délitement, sans laisser place au doute tel un anachorète païen. Il remet son destin dans ses mots avec attente mais sans procrastination. Le tout sous couvert d’un engagement dans les choses du monde, quitte à risquer de se perdre dans l’attente de ce qui arrive(ra).
Il ne faut cependant pas oublier d’évoquer ici qu’une mutation commence en offrant au logos la possibilité de prendre la place du lieu dans la psyché des hommes, peut-être pour longtemps, devant un ciel certes inaccessible mais dont l’auteur déplace non les lignes mais les promesses implicites qui viennent non d’un au-delà mais d’ici.
Dans ce livre, la possibilité d’être sauvé ou secouru vient de soi-même et du creuset du temps comptable, parce que compté puisque les Évangiles sont écrits, mais existe grâce à Bourçon une autre vérité. Nulle fable donc, mais le juste, ici-même, ici-bas. Le recueil permet de plonger chaque lecteur dans l’histoire du je et l’on découvre d’abord l’existence, dans la vie du poète. Elle est là faite de failles et fêlures, mais sans écarts, distances, décalages.
Sa vie baigne dans une sorte de non-homogénéité même si forcément le poète estime ou plutôt imagine le contraire. A savoir, que la vie doit être et est homogène, puisque telle l’instance qui détermine ce qu’est une existence. A l’inverse, le poète construit par lui-même – et non sur la base des informations et des valeurs en vogue à son époque – une manifestation de la présence du monde à ses côtés avec obstacles, sauts et en conséquence résilience et fragilité.
Ce que montre un tel ermite est une mise en scène de ce qui arrive si l’on choisit le chemin « détourné ». Celui qui passe par l’attention portée au monde plutôt qu’à son indifférence, source d’une attention centrée sur la foi comme unique vecteur de l’existence.
A l’inverse, une telle poétique restitue des lumières face aux babioles de l’obscurité mais sans en négliger l’intensité. Des pressions opposées s’exercent relevant d’une double extériorité et intériorité. Les deux se répondent en vagues de chaleur et de froid bien loin d’une mystique pour que se réalise avec vigilance, observations le métier de vivre dans son ou ses ateliers.
Si bien qu’il y a parfois presque du Luther en Bourçon mais un Luther athée dont la ressource humaine est frugale mais en reprenant toujours pied entre la connaissance et/de la réalité. En elle, la nature et son horizon restent par causes et effets notre fondement.
jean-paul gavard-perret
Michel Bourçon, Loin du calme des berges, Editions Asmodée Edern, 2026, 134 p. – 10,00€.