Michal Glowinski, Gombrowicz ou la parodie constructive
Ce recueil d’essais consacrés à Gombrowicz résulte d’une très fine analyse de ses oeuvres, y compris les toutes premières
Pour chroniquer ce second ouvrage consacré à l’écrivain polonais Gombrowicz, nous avons à nouveau recouru aux compétences d’Emmanuelle Jeu – lire sa chronique du livre de Rita Gombrowicz, Gombrowicz en Argentine – qui connaît fort bien cet auteur et a accepté de bonne grâce de nous prêter sa plume pour la seconde fois. Si l’aventure litteraire.com la tente au-delà de ces incursions polonaises, c’est de grand coeur que nous l’accueillerons.
Parler est, par nécessité, un artifice. La formule est de Michal Glowinski, l’auteur de ce recueil d’essais consacrés à l’œuvre de Gombrowicz : elle aurait tout aussi bien pu être de Gombrowicz lui-même, et on n’aurait pas non plus été étonné de la rencontrer dans la bouche d’un Jojo, le narrateur de Ferdydurke, ou d’Henri, le prince du Mariage. Autant dire qu’elle résume parfaitement l’un des principaux aspects de la réflexion et de l’œuvre de Gombrowicz, chez qui la conscience que nous sommes faits des mots d’autrui est poussée jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes, dans le domaine de la diégèse tout comme dans celui de la genèse et de la dynamique de l’écriture. C’est en effet ce que s’attache à démontrer Michal Glowinski au fil de ses essais, son analyse nous conduisant de l’étude, dans les premières œuvres de Gombrowicz (deux nouvelles de Bakakaï), de la plus petite unité linguistique, le mot, à celle du dialogue intertextuel que les romans et le théâtre gombrowicziens entretiennent avec nombre d’œuvres qui les ont précédés, de Shakespeare à Mickiewicz…
Ce dialogue, cependant, prend chez Gombrowicz une allure bien particulière, qui résulte d’une nécessaire prise de distance avec la forme – partant avec le langage, dans tous ses aspects – et que Michal Glowinski identifie comme étant celle de la parodie, mais d’une parodie constructive. Car en matière d’intertextualité, il ne s’agit, pour l’auteur de Ferdydurke, ni d’idolâtrer ses illustres prédécesseurs, ni de les détruire : l’ironie dont il fait preuve, les travestissements littéraires qu’il utilise sont, selon les termes du critique, une règle pour la construction de son propre monde, lui offrant la possibilité d’exprimer une problématique nouvelle et sa symbolique personnelle. Ou comment Gombrowicz, par la technique que Glowinski qualifie de romanesque creux, injecte du sang neuf dans des chars à banc vieillots, dans des formes littéraires usées, dépassées, devenues insignifiantes à force d’avoir tant parlé !
La notion de parodie constructive qui sert à Michal Glowinski d’angle d’attaque est particulièrement riche, et lui permet de mettre en lumière l’étonnante complexité de l’œuvre de Gombrowicz et son extrême cohérence ; ainsi par exemple du surprenant Sur Dante, à propos duquel Glowinski, en se demandant pourquoi Gombrowicz avait eu besoin de s’en prendre à Dante, parvient à démontrer le jeu de cache-cache que Gombrowicz entretient avec son lecteur, jeu de cache-cache qui, en prenant l’aspect d’une pensée en gestation, n’en révèle pas moins, au final, l’une des préoccupations essentielles de l’auteur, entretenant avec toute tradition cette attitude ambiguë faite de distance et d’imitation : si Gombrowicz prend le risque de corriger Dante, c’est parce que le poète italien était le mieux placé, historiquement et littérairement parlant, pour lui permettre d’évoquer, mais de manière indirecte, le sujet, très personnel et très universel, de la douleur.
La série d’essais de Glowinski est en outre particulièrement bienvenue dans les rangs des librairies françaises et de nos bibliothèques privées puisque, bien que le volume de la critique gombrowiczienne soit relativement important, la critique polonaise reste quant à elle peu accessible, alors que seule une étude de la langue telle qu’elle est retravaillée par un auteur peut permettre de dévoiler le véritable noyau poétique d’une œuvre : c’est ce que fait Glowinski.
Emmanuelle Jeu
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Michal Glowinski, Gombrowicz ou la parodie constructive (traduit par Maryla Laurent), Noir sur Blanc, septembre 2004, 269 p. – 20,00 €. |
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