Michael Minerbe (dessin), Bruno et Sylvain Ricard (scénario) Chess – Tome 1 : « Tu n’es qu’un pion »
Servie par un dessin au réalisme simplifé et anguleux, voilà une intrigue retorse qui nous emmène dans un futur très proche…
« Chess » pour le personnage principal, Christophe Anatoli Dorvechess – devenu Chess tout court à la suite d’on ne sait quoi. Mais aussi pour les parties d’Échecs auxquelles se livrent Alep Sul et le général Shaïpang, chacun devant un échiquier des moins virtuels, dont chaque coup, et chaque référence à telle ouverture de tel grand maître – par exemple l’ouverture « est-indienne » jouée par Fisher face à Spassky en 1972 – vaut pour métaphore de leurs intentions « dans la vraie vie » – mais ne dit-on pas qu’un affrontement échiquéen est l’exact reflet de la vie ? Car l’un et l’autre sont, pour leurs pays respectifs, chefs des services de sécurité.
Le contexte dans lequel ils évoluent et agissent est celui d’un futur proche, soit trois ans après la catastrophe qui a rayé les États-Unis de la surface du Globe, survenue en février 2019 – un astéroïde s’est abattu en plein sur la côte Est. Depuis, les donnes de la géopolitique ont été bouleversées et, pour simplifier, disons que la domination du monde via la gestion de la distribution d’eau et de pétrole se joue entre deux blocs, le Moyen-Orient islamiste, et le Nouvel Empire Chinois. En marge de ces super-puissances, des territoires sauvages, hors de tout contrôle : les pays situés aux confins de l’Asie et de l’ancienne URSS. Pendant que les ministres des Pays islamistes alignés sont en conférence, quelque part en Ouzbékistan Chess, un colosse au crâne rasé et tatoué, se morfond dans un taudis. Son ami Kacem lui propose un contrat : aider des nationalistes ouïgours à détruire une base militaire. Mais une fois sur place, rien ne se déroule comme prévu, et Chess finit par réaliser que le véritable enjeu n’était pas la base militaire, mais un gamin. Le voilà plus fugitif que jamais, avec sur les bras un enfant d’une dizaine d’années qui lui parle d’hôpital, de traitement, d’infirmiers… et ne sait plus son nom.
Au service de cette intrigue que l’on pressent infiniment tortueuse et qui mêle avec bonheur l’anticipation catastrophiste, les méandres d’une bonne histoire d’espionnage déployée sur fond de luttes géopolitiques majeures, et les mystères de la recherche scientifique, des personnages nombreux laissant présager d’intéressants développements ultérieurs – en particulier Chess, bien sûr, au passé obscur mais qui ne demande, on s’en doute, qu’à resurgir – … et un dessin intrigant.

L’on est en efet un peu surpris au premier abord par ce réalisme stylisé tout en angles, aux images plutôt statiques où n’apparaissent aucun de ces petits artifices graphiques destinés à simuler les mouvements. Fumées, faisceux lumineux et certaines ombres portées sont traités comme des corps denses, en polygones irréguliers et colorés, qui achèvent d’enlever tout dynamisme aux images. Encadrés et bulles, rectangulaires ou carrés, sont en parfaite harmonie avec ces « angulations ». 
La stylisation est d’autant plus intéressante qu’elle préserve l’expressivité des visages, les rapports de proportions. Et que la dureté de ligne est compensée par une colorisation superbe de subtilité : la coloriste a réussi de magnifiques dégradés ; les tonalités sourdes atténuent la rigueur du trait. Cette alliance de douceur dans les couleurs et d’âpreté dans les contours et les jeux de lignes engendrent un climat graphique singulier, envoûtant, auquel on se laisse prendre sans résister.
En adéquation étroite avec la ligne générale du dessin – stricte, droite, anguleuse – la mise en case est d’un clacissisme impeccable : marges régulières, pas de cases gigognes ni en chevauchement… La lecture graphique ainsi facilitée, l’esprit a toute sa disponibilité pour suivre les complexités du scénario et comprendre l’histoire – ce qui n’est pas une mince affaire…
Avec ce premier tome qui plonge très vite dans l’action, les trahisons, et soulève dans leur sillage des points d’interrogation qui vont se multipliant, la série commence d’excellente manière. L’intérêt se trouve pimenté d’autant que Chess est posé comme un personnage mystérieux et tourmenté, dont on ne sait pratiquement rien mais que l’on devine blessé intérieurement et porteur d’un lourd fardeau.
Chess s’ouvre donc sur un de ces albums qui font regretter de devoir attendre un an en moyenne pour « savoir la suite ». Mais après tout cela sied à l’intrigue, ponctuée par les « coups » échiquéens que jouent M. Sul et le général Shaïpang : c’est une partie de longue haleine qu’ils disputent, et non un blitz…
isabelle roche
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Michael Minerbe (dessin), Bruno et Sylvain Ricard (scénario) Chess – Tome 1 : « Tu n’es qu’un pion », Les Humanoïdes Associés, avril 2007, 48 p. couleurs – 12,95 €. |
