Michael Dibdin, Orage de sang
Un cadavre est retrouvé dans un wagon de marchandises non loin de Catane, en Sicile. Voilà qui pourrait bien confirmer l’utilité de la DIA
La découverte d’un cadavre dans un wagon de marchandises abandonné – issu de surcroît d’un convoi dont personne ne semble capable d’établir l’itinéraire avec certitude – constitue un point de départ des plus classiques pour une enquête criminelle. Enquête qui promet d’être retorse et délicate si l’on ajoute que ledit cadavre a été trouvé non loin de Catane, en Sicile, et qu’il s’agit de celui du fils d’un capo local. La Mafia serait donc plus vivace que ne le croyaient les autorités romaines, qui commençaient à s’interroger sur l’utilité de la DIA, la brigade spéciale de lutte antimafia créée par le juge Falcone ? Voilà en tout cas de quoi pimenter la mission confiée au commissaire Aurélio Zen, aux yeux de qui le rôle d’observateur et de médiateur entre la police et la DIA relevait davantage de la voie de garage que de la promotion.
En dépit de tout cela, Orage de sang n’a rien du traditionnel polar d’enquête. En effet, l’intrigue finit par s’éloigner des mécanismes habituels de l’investigation policière et tourne au roman d’espionnage, où la signification des événements se trouble autant que le rôle des uns ou des autres. Le virage s’amorce lorsque le commissaire Zen apprend la mort imminente de sa mère. Evénement d’ordre tout à fait privé pourtant décisif, qui donne lieu à un chapitre des plus déconcertants, baignant dans une sorte de surréalisme mystique et qui semble conditionner le changement d’orientation du texte bien plus sûrement que l’attentat perpétré contre le juge Corina Nunziatella, au cours duquel la fille de Zen est également tuée.
Dès lors le roman prend des allures étranges, se peuple de créatures tenant davantage d’icônes appartenant à une imagerie mafieuse désincarnée que d’êtres humains oeuvrant selon un code donné. Aurelio Zen lui-même semble se transformer comme sous l’effet d’un miroir déformant. Mais cette étrangeté est perceptible dès les premières lignes essentiellement grâce à un humour omniprésent, grinçant et cynique. Grâce à une écriture qui, aussi, crée un rythme bien particulier : au lieu de marquer les pulsations accélérées d’une action effrénée ou de s’appesantir sur d’interminables finesses psychologiques, les phrases décrivent longuement les paysages, ou bien diluent indéfiniment un geste apparemment anodin à la manière d’un ralenti cinématographique.
Au fil des chapitres, le roman s’enferre ainsi dans une atmosphère totalement décalée, d’où sourd un malaise de plus en plus oppressant mais impossible à définir. Orage de sang débute comme un polar d’enquête plutôt conventionnel mais génère peu à peu un sentiment analogue à celui que peut susciter une toile de Dali dont le trait hyperréaliste, au lieu de la contrebalancer, souligne la fantaisie des figures. C’est, finalement, un roman complètement atypique dont l’inquiétante étrangeté, même nuancée d’humour, provoque cette angoisse difficile à cerner si chère aux amateurs de thrillers.
isabelle roche
Michael Dibdin, Orage de sang (traduit par Serge Quadruppani), Calman-Levy col. « crimes », 2001, 350 p. – 19,82 €.