Mia Trabalon, Chiennes manières,
Entre les histoires de Totor et de Kotor
Mia Trabalon précise l’objectif de son ouvrage : « c’est un « livre sur les noms » écrit-elle. Et dans ce corpus elle explore, reprend plusieurs langages et écritures. Cet ensemble prend la forme d’un double album conceptuel. Mais il se veut surtout un manifeste poétique selon une langue en transformation, en devenir.
Dans la première partie, « KOTOR-la-polychick » est un long poème épique et polyphonique qui reprend un CRPG (computer role playing game), Star Wars : Knights of the Old Republic II. Paru en 2004-2005. Suite à l’histoire et aux conditions de possibilités complexes, l’auteure continue à faire écho dans ses motifs : avec la nécessité de déjouer en rejouant.
Dans la seconde partie, « Chiennes manières » est constitué de sept poèmes séquencés qui « se chiennent » – selon l’expression de l’auteure pour théorie et pratique. Quant à la « table des manières » (sic), voici une autre expression sibylline du répertoire :« tu vois ce que je veux dear, alors / à relire des entrées / une bonne correction / hot, génies, seules les légendes, etc. / les choses layered entre elles / types of ambiguity ».
Tout cela se veut sans doute plus prétentieux que décapant. L’ensemble reste un peu facile dans sa sophistication ludique. Certes, les langues boîtent, et l’espoir de Mia Trabalon crée une sorte de balayage de pistes. Mais cet embrouillamini est un manque par la « marque » de chaque langue. Ne restent que des sortes de figurations dans cette chorégraphie qui se veut néanmoins une forme de perfection.
L’auteure refuse de poser ses divers mots entre le ciel et la terre. Tout compte fait, l’espace entre les mots tranche de points morts dans le plus secret des propos. Mais Mia Trabalon éloigne tout ce qui fait un et confond aussi ce qui semble se rapprocher. Mais, comme entre nacelle et glacier, une telle langue inconnue appartient à des heures creuses.
Occasion néanmoins de lire un tel propos où la mécanicienne des langages et de leurs graisses faites pour déboulonner des glissements de sens feint d’oublier le chemin qu’elle conduit. Règne ici ce que les vents du langage troublent plus qu’ils ne diffusent en une pureté absolument étrangère au monde des humains et des grammairiens. D’un tel livre (poétique ?), quoique ambitieux, ne faisons que l’outrepasser.
jean-paul gavard-perret
Mia Trabalon, Chiennes manières, P.O.L éditeur, 2025, 176 p. – 21,00 €.