Melissa Rérat, L’art vidéo au féminin, Emmanuelle Antille, Elodie Pong, Pipilotti Rist
Boucs à nier et disparition des sirènes
En prélude de son ouvrage sur trois vidéastes suisses de premier plan, Mélissa Rérat rappelle que, dans la pratique d’un tel art, trop longtemps et uniquement il n’y eut que des papas. Mais faire fonctionner la vidéo au masculin permettait de montrer moins sous couvert toutefois de montrer plus. Entendons exhiber des corps des sirènes, techniciennes de surface des fantasmes masculins et pour que les draps s’en teignent. Mais avec (entre autres) les trois Suissesses il en va autrement. Des scénographies rêvées d’Emmanuelle Antille (« Wouldn’t it be nice », « Angels Camp ») aux jeux de rôle drôlatiques forgés de pop culture d’Elodie Pong (« Je suis une bombe », « After The Empire ») aux délires hystériques de Pipilotti Rist (« I’m Not The Girl Who Misses Much », « Blutclip »), le féminin gagne en factures et postures. Le féminin s’y démultiplie de la femme fatale à la vamp, de la mère nourricière ou dévorante.
Mélissa Rérat explique comment par leurs vidéos les trois suissesses vidéastes se veulent des sorcières dégingandées. Elles affranchissent les images de leurs poids officiels et « mâlins ». Les modèles en vogue sont remplacés par leurs drôles cadavres exquis. Avec elles, ils ne font pas que se retourner dans leur tombe : ils dansent des sarabandes infernales ; de quoi faire ravaler à Lars von Trier son dentier.
Il ne s’agit plus de jouer du flutiau dans la chapelle sacrée sous prétexte d’y mettre le feu avant la récompense. Les Suissesses se font vipères et vitupèrent visuellement. Elles « diluvent » sans pitié pour le phallus symbolique. Il en sera sans doute fort « Marie » mais si cette dernière ne couche pas là. Elles articulent le « filmique » selon des gymnastiques acrobatiques. Une manière de jeter un seau d’eau sur les chiens et leur queue mentale penaude – sauf à savoir jouir d’images où les fantasmes ont mieux à faire qu’à repousser comme du chiendent.
Universitaire, ce livre restera néanmoins une référence et un appel. Il montre comment des vidéastes femmes font grincer ce qui colle aux quintes comme aux tierces. Chaque vidéo écorche, agrafe une manière de voir. Les artistes rappellent que si l’envie maternelle inconsciente ne passe pas, elle se retourne en corps inédit. L’épi ne s’y mouille pas forcément ni ne s’enfonce dans la hure. C’est ainsi que l’image féminine entonne ses gloria loin du lait maternant. Les vidéos font sauter le loquet des lois du père O.K. et renoncent au jus de pater. Ce sont des épreuves de désobéissance civile. Voilà l’homme reclus au rang de bouc à nier.
Contre les anesthésies et les faux pas de faux papas, les trois vidéastes sortent la femme du rang de marionnette dont l’homme tire les ficelles. Il convient de suivre leurs parcours pour comprendre de quoi le mâle est fait et la femme refaite. Dans la forêt de telles vidéos, l’image met le feu. Le cerveau garde pourtant ses rêves parce qu’Eve n’est plus traitée en viande. Surgissent bien des fables nouvelles. S’y déploie de l’histoire ceinte en diablesse.
jean-paul gavard-perret
Melissa Rérat, L’art vidéo au féminin, Emmanuelle Antille, Elodie Pong, Pipilotti Rist, Presses polytechniques et universitaires romandes, EPFL, RLC, Lausanne, 2014.