Maylis Besserie, La Nourrice de Francis Bacon (Rentrée littéraire 2023)
Jessie Lightfoot, célibataire à vie, fut embauchée comme infirmière, domestique et elle devint la nounou d’enfance de Francis Bacon. A ce titre, elle créa un enracinement émotionnel vital pour l’enfant.
Au moment où les Bacon n’avaient plus besoin d’elle, Lightfoot, dans la cinquantaine, avec une vue défaillante avait du mal à trouver un nouveau poste et Francis Bacon a pris soin d’elle. Elle vécut avec lui jusqu’à sa fin agissant comme femme de ménage et cuisinière, mais assumant aussi des tâches plus excentriques. Bacon avait parfois recours à des activités douteuses et à ses délits mineurs : elle volait à l’étalage chaque fois qu’ils étaient en difficultés pécuniaires.
En 1943, Bacon déménage au 7 Cromwell Place, un endroit grand mais désordonné où des taches de peinture pouvait pimenter la nourriture. Lightfoot faisait partie intégrante de l’endroit en attendant – dit-on – avec impatience l’érection nouvelle du gibet à Marble Arch où selon elle le premier délinquant à être pendu serait la duchesse de Windsor… Quoique à moitié aveugle, elle pouvait selon les mauvaises langues faire la différence entre un billet de dix shillings et un billet de livre.
Néanmoins tolérante pour son protégé, elle était immergée dans le style de vie extravagant de Bacon. Lui et Hall organisaient régulièrement des parties de jeu illégales au cours desquelles elle agissait comme vérificatrice de chapeaux et préposée aux toilettes. Et après la guerre, quand Bacon voyageait avec Hall à Monaco, il l’emmenait avec eux et s’occupa d’elle jusqu’à son dernier souffle. Il fut dévasté par sa perte, qui déclencha chez lui une période d’instabilité émotionnelle.
Maylis Besserie souligne la tendresse de cette Nanny venue des Cornouailles. Elle contraste avec les violences que subit très tôt Bacon. L’auteure rappelle autant l’humour et la gouaille inégalables de cette femme extraordinaire confrontée pourtant au monde interlope des artistes dont elle ignorait tout.
La romancière biographe propose aussi une vision de l’Irlande de la première moitié du vingtième siècle dont les paysages, les décors et les animaux hanteront les toiles du peintre.
A travers elle, Bacon prend une dimension nouvelle. Ecoutons-la en parler à travers la romancière : « C’est un enfant merveilleux (…) j’en ai vu passer des drôles, il n’y en a pas deux comme lui, pas un qui arrive au talon de ce petit. Il ne fait rien comme tout le monde, il a toujours une idée derrière la tête, toujours une parole rusée ».
Ce personnage méconnu et central de la vie de Francis Bacon le protégea de son tyran de père dans son enfance comme de ses pires excès à Londres. Lightfoot fit donc toujours tout pour colmater les défaillances de sa famille et les siennes.
jean-paul gavard-perret
Maylis Besserie, La Nourrice de Francis Bacon, Gallimard, collection Blanche, 17 août 2023, 256 p. – 20,00 €.