Matthew Kneale, Les Passagers anglais

Matthew Kneale, Les Passagers anglais

Au XIXe siècle, un révérend anglais prétend que le jardin d’Eden se trouve en Tasmanie. Tel est le point de départ d’une expédition peu ordinaire

Vers l’australie toute !

Dans l’Angleterre victorienne de 1857, le révérend Geoffrey Wilson publie un essai développant sa théorie selon laquelle le jardin d’Eden se situerait en Tasmanie. Un partisan enthousiaste – et riche – aide l’entreprenant ecclésiastique à monter une expédition pour retrouver le fameux jardin. De contretemps en défections, Wilson, accompagné de Timothy Renshaw, un jeune botaniste affichant la mine terne du viveur prématurément usé, et du Dr Potter, quitte enfin les côtes anglaises à bord de la Sincérité. Commandé par le capitaine Kewley, ce navire mannois est d’ores et déjà un clin d’œil, donnant un des « la » de ce roman pétri d’humour : doté d’une double coque contenant des marchandises de contrebande – auxquelles on accède grâce à tout un réseau de mécanismes dissimulés ici et là, notamment derrière des effigies de la famille royale ! – le navire est mené par un capitaine contrebandier qui bien sûr enchaîne mensonges sur mensonges, tant pour endormir la méfiance des douaniers que celle de ses passagers quant à ses activités clandestines. Navire qui, de surcroît, finit par sombrer avec dans ses flancs un indésirable cadavre… Magnifique Sincérité que voilà !

Quelques décennies avant que nos audacieux voyageurs n’entament leur périple, en Australie, un chasseur de phoques abuse d’une jeune indigène… Ainsi se dessinent trois axes narratifs – l’expédition du révérend Wilson, les tribulations de la Sincérité, et la destinée de l’Aborigène violée – organisés selon deux plans chronologiques, chacun se déployant selon son rythme propre jusqu’à leur point de convergence. Mais la curiosité formelle de ce roman ne s’arrête pas là : ce sont plus de vingt narrateurs différents, chacun parlant à la première personne, avec son propre langage, qui prennent tour à tour le récit en charge. Un récit où, de surcroît, se côtoient plusieurs types d’énoncés : au discours narratif viennent s’ajouter des lettres, des pages de journaux intimes ou de carnets de notes et des extraits de livres. Une incroyable diversité agencée avec une telle rigueur que jamais ne subsiste la moindre confusion pour le lecteur. Multiplier ainsi les narrateurs tout en prenant soin de leur attribuer un registre de langage, voire un type de discours particulier, témoigne du souci d’exprimer au mieux l’intériorité des locuteurs ; c’est aussi mettre en évidence la singularité du rapport que chacun entretient avec le réel. Et jouer la carte documentaire en offrant un large échantillon des parlers en usage chez les anglophones du XIXe siècle.

Cette richesse formelle ne doit pas faire oublier que l’un des propos majeurs du livre est d’évoquer la colonisation anglaise en Australie et les conséquences de celle-ci sur les populations locales. A travers les récits prêtés à quelques Aborigènes tels Peevay, Pagerly, ou bien à des colons directement impliqués dans l’anglicisation forcée des indigènes, c’est toute l’histoire de ce désastre qui nous est donnée à lire, ainsi qu’un vaste aperçu des théories se voulant éducatives qui étaient mises en oeuvre à l’époque tant vis-à-vis des forçats que des Aborigènes. Voilà de quoi précipiter le livre dans un prêchi-prêcha rebutant tout nourri de culpabilité post-coloniale ; écueil que l’auteur a évité avec maestria, précisément grâce à l’humour omniprésent – frôlant souvent la farce – et à cette construction d’une rare complexité. Pas de doctes déclarations pontifiantes, pas de message explicitement délivré mais une noria de discours : c’est au lecteur de tirer ses propres conclusions à partir des éléments narratifs qui lui sont offerts. Notons au passage que la forme du texte permet à l’auteur de tenir sans faiblir cette inconfortable posture à mi-chemin entre celle de l’historien, collecteur de documents de tous ordres, et celle du romancier, créateur d’histoires : bien que ces énoncés, portant à chaque fois le nom du narrateur et une date, ressemble fortement à de simples documents préparatoires, ils sont rigoureusement organisés selon des axes chronologiques et narratifs répondant à un projet romanesque.

Ce roman éminemment distrayant, renouant avec la tradition des grands récits d’aventures et de voyages, est marqué au coin d’un profond humanisme. Expérimental aussi, c’est un chef-d’œuvre architectural résultant d’un travail à la fois érudit et ludique sur la matière romanesque qui, telle une fine argile, prend ici les formes les plus contournées. Chef-d’œuvre d’autant plus grand qu’il dépasse – et de loin – les seules préoccupations d’esthétique en confrontant chaque lecteur à ce que le langage induit de rapport au réel et, plus largement, à une certaine conception de l’humanité.

isabelle roche

Matthew Kneale, Les Passagers anglais (traduit par Georges-Michel Sarotte), Belfond, 2002, 446 p. 21,50 €.

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