Marie-Hélène Prouteau, Paul Celan, sauver la clarté
Sensible comme elle l’écrit à « Une pointe de légèreté d’ironie, de witz, chez celui qui aime évoluer dans sa « Ka(f)kanie » « – à savoir Paul Celan -, Marie-Hélène Prouteau présente de l’auteur un autre visage, pas du tout victimaire. Le tout et en partie en une dérive et une rêverie autour de deux poèmes de Paul Celan et de leurs entours. Ici, deux lieux (Brest-Trébabu et Paris-rue Tournefort) et deux nœuds de vie traversés par le fil de lumière de son dialogue avec Nelly Sachs nourrissent cet essai.
L’auteure met en regard les poèmes avec d’autres écrits de Celan, les Aphorismes de Kermorvan (une traduction de Mandelstam) qui propulse en son méridien slave. Mais surgissent aussi des lettres à son épouse, la graveuse Gisèle Celan-Lestrange, avec entre autres leur échange complice sur Rembrandt et Klee. L’attrait de Marie-Hélène Prouteau pour la peinture et les arts graphiques est d’ailleurs patente. Mais dans cet essai il y a plus. A savoir, une question majeure : quelle clarté pour rendre le monde habitable à l’exilé qu’il demeure ?
Elle répond de l’écriture-résistance de Celan, son nouage à l’Histoire et sa violence nourris de la pensée de Walter Benjamin. Emane de ce livre la « calligraphie de lumière, présente dès le seuil de ces lettres, comme écrites parmi les constellations de toute douleur ». L’essayiste met l’hospitalité de son regard aux aguets de la moindre clarté et l’âme qu’elle détecte dans la correspondance entre Nelly Sachs et Paul Celan. Emane de facto l’envers du miroir de tels territoires prétendument conquis des lectures reprises et revisitées par celle qui découvre des quasi « man’s land » non par désertification mais par trop pleins.
Surgit un espace vacant donc ouvert et presque aussi onirique que discrètement tragique. Nourris des données de Celan et ses « rapports « , Marie-Hélène Prouteau offre une éternité à cet éphémère de moments soudain figés de manière provisoire. Reste cette scénographique essentielle, grave, délétère mais jouissive. A la place des mots d’ordre, ce sont leur compression et leur réduction qui servent ici de revendications implicites.
Est mis l’accent sur d’autres aspects de Celan dont ses critiques n’ont fait qu’effleurer. Jaillit dans cette approche non seulement le mysticisme mais une sorte de vérité où l’âme trouve une autre substance. De toutes les œuvres du poète, l’auteure se saisit d’un lexique adéquat qui touche le tréfonds de sa vérité.
jean-paul gavqrd-perret
Marie-Hélène Prouteau, Paul Celan, sauver la clarté, préface de Mireille Gansel, éditions Unicité, 2024, 142 p. – 18,00 €.
