Marie-Hélène Lafon, Organes

Marie-Hélène Lafon, Organes

Dans ce cinquième livre, on retrouve l’écriture si caractéristique de Marie-Hélène Lafon, et les grands thèmes que révélait Liturgie

Avec la certitude de qui a trouvé sa voix d’écriture, Marie-Hélène Lafon nous offre à nouveau, avec ce cinquième livre, la démonstration éclatante de ce que peut être dire et montrer par l’écrit sans raconter, sans même décrire. Par le miracle de son style si personnel et qui ne s’infléchit guère elle rend les choses présentes. Les phrases sont simples presque toujours, assertives et plutôt courtes – mais avec des envolées : de temps à autres la carrure des phrases se rompt et la virgule disparaît ; les mots se suivent sans reprendre haleine roulent passent se ruent jusqu’à s’échouer contre le point final. L’usage quasi exclusif du présent et du passé composé, de l’indéfini « on », des articles définis, achève d’asseoir dans leur propre présence êtres, objets, sensations, rêves, sentiments… Tout est ainsi densifié, réifié. Cette présence est d’autant plus dense qu’elle est lestée de mystères, de secrets devinés jamais percés – sauf à coups de conjectures, d’hypothèses ou de on-dit. Ce qui fonde cette densité singulière est ce qui gît en son cœur : le poids de ce qui demeure insu malgré la saisie minutieuse des détails vus et perçus.
Je vois le corset. C’est une chose insensée posée là, sur le lit, une chose rose, très rose, dont je comprends qu’elle est destinée à contenir un corps (…) Pour rien au monde je ne toucherais la chose qui, je le vois, se ferme au moyen d’une impressionnante série de minuscules crochets plats et métalliques comme les soutiens-gorge de ma sœur aînée (…)
Êtres, objets, sensations, rêves, sentiments… sont là présents devant vous qui lisez. Son style est celui de l’être-là. Densément . Ni raconté, ni décrit, ni suggéré. C’est .

Il faut pourtant commencer à évoquer Organes par une négation, une absence : il n’y a pas d’organes. Pas de nouvelle éponyme ; aucun « organe » qui soit au centre de tel ou tel texte. Mais il y a des corps. Des corps ça oui il y en a – comme détachés des personnes d’ailleurs, telles des entités autonomes qui ont leurs exigences, leur vie propre de choses vivantes en adéquation ou non avec l’endroit où elles évoluent.
Les femmes sont assises sur les bancs, dans la cuisine. Leurs corps ne pourraient pas être ailleurs, dans une salle à manger, ou un salon, sur une bergère sur un sofa, pas dehors sous la glycine pas dans un jardin l’été ni sur une terrasse, ces femmes n’ont pas les corps pour ça, pour l’été les jardins les terrasses.
Des corps de toutes sortes, parés des attributs les plus répulsifs tel celui de Berthe (« Le Corset ») auquel répond, en reflet inversé, la silhouette blanche et quasi nue d’Ava – une « apparition ».

 

Organes se référerait donc plutôt au système que constitue ce recueil d’une étonnante homogénéité : tous les textes sont à peu près du même format, chacun témpoigne d’une même manière de restituer l’être-là, et leur forme varie peu. Au milieu de ces marbres tranquilles, carrés et polis, on remarquera d’autant plus « Au village », « Ava » et « Le Tour de France » qui narrent davantage : les verbes y sont à l’imparfait ; en eux a été ménagée une durée qui les soumet aux courants du temps. Cet imparfait des verbes les allège et les dilate comme l’air chaud l’enveloppe d’une montgolfière. La présence s’érode s’efface. Sans doute n’est-ce pas un hasard si c’est justement dans un de ces textes, « Ava », qu’il est question d’ »apparition » et qu’un jeune garçon s’endort bercé d’un souvenir rêvé…
Risquons l’extrapolation : les « organes », ce sont les textes ; le recueil devient métaphore du corps, tous deux assemblages de pièces distinctes unies dans la cohésion d’un fonctionnement global. Et puisque nous en sommes à extrapoler, continuons encore un peu : le premier texte, où des enfants qui n’ont jamais vu de taupes s’efforcent de les imaginer, vaut peut-être, placé ainsi en ouverture, comme une annonce cryptée de la démarche que l’on sent à l’œuvre dans l’ensemble du recueil : scruter longuement, patiemment et jusqu’aux moindres détails êtres, objets, moments, sensations mais rester à la surface et ne garder des profondeurs souterraines que le mystère afférent, creusé des seules conjectures forgées pour tâcher de le percer.

 

Dans la droite ligne de Liturgie, on retrouve ici les univers cloisonnés – les femmes les hommes les enfants les bêtes ont chacun leur territoire et il n’y a pas d’interpénétrations possibles, à peine des interférences – le souci méticuleux des corps – sécrétions, sensations, vêture, comment ils se meuvent dans l’espace – et une ruralité que l’on sent un peu ancienne. Mais il n’y a aucune volonté documentaire manifeste ; et par-delà ce fond l’on identifie surtout une écriture, un style, une « patte » – ce qui distingue de la masse un écrivain de talent. Marie-Hélène Lafon poursuit opiniâtrement son travail des mots et de la langue afin de les modeler au plus juste de son intention. Elle réussit ainsi ce miracle du paradoxe : restituer par l’écriture la substance de la parole rare et fruste de ceux qui n’ont pas les mots. Elle, elle les a. Et les manie de main de maître.

isabelle roche

 

   
 

Marie-Hélène Lafon, Organes, Buchet-Chastel, janvier 2006, 146 p. – 12,00 €.

 
     

 

 

 

One thought on “Marie-Hélène Lafon, Organes

  1. Votre critique est magistrale mais je m’inquiète : rien sur Joseph dont la presse parle tant ! Marie-Hélène Lafon n’intéresse-t-elle plus votre magazine ? N’êtes-vous plus là, voix pour faire entendre ce qu’il faut se précipiter de lire ?! Ou avez-vous été déçue par le dernier homme né de cette belle plume ?
    Bravo, quoi qu’il en soit. Catherine

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