Marie Alloy & Jean-Pierre Vidal, Ainsi parlait Eugène Delacroix
Avec cette lecture des dits d’Eugène Delacroix, j’ai éprouvé le sentiment du temps qui avance et façonne la vie du peintre, écrivain aussi, alors que je n’ai pas le même sentiment pour ce que je connais de la collection ainsi parlait d’Arfuyen. Le sentiment de la durée, qui s’étale sur une totalité de vie – et que l’on peut encore ressentir au contact de son œuvre plastique, depuis La Barque de Dante jusqu’à la vieillesse -, montre ainsi comment un artiste évolue, par les sujets qu’il aborde, les thèmes, la vision du monde, en gros le regard panoramique sur une existence ; comment une vie entière passe, taraudée par la création.
Je crois (avec d’autres) que la peinture (comme la poésie) est un art de la vieillesse, un art de la maturité, maturité qui bonifie, améliore l’expression qui devient plus profonde, plus réfléchie, plus riche de l’essentiel au détriment du superflu.
Que faut-il dès lors penser des mots comme âme, gloire, qui reviennent souvent sous la plume, dans l’expression écrite de Delacroix (à travers son journal, sa correspondance ou dans ses articles critiques) ? car le sens de certaines de ses épithètes change selon l’âge du peintre. Le mot âme, lui, persiste et ne varie pas, quand le mot gloire, désignant dans la jeunesse une ambition de reconnaissance publique devient, l’âge venant, une illusion qui montre en creux la vanité de toutes choses sur Terre.
Il en est de même avec le mot esprit, conçu comme matière puis comme combat spirituel. Le mot âme s’allie avec celui d’artiste, c’est-à-dire devant faire apparaître la beauté, l’esthétique qui, tout comme la gloire, ne s’expliquent que par le travail harassant des années.
De ce fait, le temps est un vecteur de lecture, non pas celui passé à l’écoute du livre, mais avec ce qu’il dénonce profondément de l’évolution de l’être, du peintre notamment et de son étantité artistique, de ses transformations plastiques. C’est à une analyse de ses expériences de vie que se bâtit le créateur, afin qu’il puisse délivrer et se délivrer de son univers intérieur. Le temps, donc, compte.
L’âme se souvient, direz-vous, de ce qu’elle a vu, et s’exerce ou se console par le souvenir ; mais si la mémoire, qui supplée à sa manière la vue, ou l’ouïe, ou les sens enfin que nous perdons tour à tour, vient à s’éteindre, quel sera l’aliment de cette flamme que personne n’a vue ?
Ou
La peinture, c’est la vie. C’est la nature transmise à l’âme sans intermédiaire, sans voile, sans règles de convention. La musique est vague. La poésie est vague. La sculpture veut la convention. Mais la peinture, surtout en paysage, est la chose même.
Ou
On a beau faire, on voit toujours au-dedans de soi un gouffre, un abyme qui n’est jamais comblé. On soupire après quelque chose qui ne vient jamais.
J’ai mis l’accent sur certains termes qui reviennent tout le long de la vie de Delacroix. Mais ses phrases s’apparentent aussi à des couleurs, des matières quasi organiques, leur consistance rappelant celles des couleurs de la palette, à sa gamme chromatique, ce qui explique pourquoi telle couleur (donc tel terme) s’étend tout le long de la vie du peintre et scripteur, car les tons préférés reviennent toujours.
Puis doucement l’idée de la mort apparaît, et précisément l’idée du trépas (fin des matières), où l’âme joue sans doute un rôle ; le trépas comme destination future qui ne conduit à aucun futur. Malgré tout, les œuvres d’art persistent et installent un répit devant l’effacement progressif des traces historiques. Tout est texte en un sens, tout est état du temps. Quelle belle philosophie pour quelqu’un qui a parcouru avec sa peinture et ses textes le domaine des idées !
Je me suis dit cent fois que la peinture, c’est-à-dire la peinture matérielle, n’était que le prétexte, que le pont entre l’esprit du peintre et celui du spectateur.
didier ayres
Marie Alloy & Jean-Pierre Vidal, Ainsi parlait Eugène Delacroix, éd. Arfuyen, 2023 – 14,00 €.