Manuel Esposito, Lacan et le rock

Manuel Esposito, Lacan et le rock

La tentation est grande, mais Manuel Esposito ne s’est pas servi de Lacan en pantin. En connaissant les tours, détours et cours du gourou, il est devenu pour l’auteur l’œuvre-boîte des David Bowie, Patti Smith, Bob Dylan, Lou Reed, John Cale, Brian Eno, Iggy Pop, les Beatles, les Stooges et les Sex Pistols. Le « héraut » contorsionniste du langage devient ici le levier idéal. Par exemple, afin de comprendre Gainsbourg. Son « Je t’aime… moi non plus… » vulgarise le miroir simplifié du fameux aphorisme du psychanalyste : « L’amour, c’est donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ».

Et Esposito de prolonger si l’on peut dire la métaphore. Au rock, le désir devient le même centre que celui de la psychanalyse. L’auteur en profite pour développer des anecdotes de stars célèbres à la sauce lacanienne. Et il n’est pas jusqu’aux Stooges affichés larbins, idiots voire déficients de transformer leurs flaques d’huile de vidange d’eros en flammes. Ce fut pour Lacan un de ces types d’aubaines pour trouver des ressources et tirer des fils sans se soucier de la bobine de l’enfant au toton d’un de ses modèles.

L’auteur, à l’inverse, a su dévider toutes les légendes et titres non seulement des pionniers du rock mais de ceux qui ont renouvelé cette tradition née des années 50. Lacan en était l’incontinent (atlantique) mais sa doxa est une ressource collaborative et facile pour colorier le sens de cette musique. Certains dans ce livre sont passés aux oubliettes : il aurait été intéressant de montrer comment les Rolling Stones, les Pink Floyd et autre petit Prince ont recréé à leur effets l’étymologie lacanienne.

L’essayiste a néanmoins trouvé via Lacan l’expression du désir des violences même s’il s’est replié sur celle des sentiment. Quitte à insister parfois sur divers types de jouissances masochistes (même si Metallica et les « ghost-dogs » du Hard Rock sont oubliés dans les arcanes de certaines formes de souffrance).
Tout reste à la surface du mouvement et aussi loin des fonds marins lacaniens. Certes, l’auteur a recyclé certains fantasmes dans un monde musical où la sexualité fut approchée sans détour. A leur manière beaucoup jouèrent du Lacan sachant jouer de la jouissance de et des autres, du corps, de l’amour, de ses signes morphologiques – extra-genrés au besoin – bestiaire compris.

Parfois l’auteur – tirant la couverture lacanienne à lui et rameutant des scoops de jadis – multiplie des anecdotes historiques aménagées pour l’historiographie musicale. L’auteur des Séminaires leur donne plus ou moins de gré ou de force une ouverture mais il est transfiguré ici en pape de la rock culture. Par la musique,l’amour est suppléé en diverses variations. Lecteurs et lectrices peuvent identifier certains symptômes là où, après tout, le rock n’est que chanson.

Manuel Esposito, Lacan et le rock, Editions De la variation, 2025, 248 p – 16,00 €.

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