Lucien Noullez, entre les merles, la bible et des spaghettis – entretien avec le poète (Les travaux de la nuit)

Lucien Noullez, entre les merles, la bible et des spaghettis – entretien avec le poète (Les travaux de la nuit)

Lucien Noullez est poète, « un grand poète » précise-t-il lui-même et non sans raison. Mais d’ajouter : »on n’a plus besoin de grands poètes / ni de petits poètes. »
Ce n’est donc pas une raison pour arrêter surtout lorsque, comme lui, un auteur est capable de chatouiller « l’aisselle de la vie, /quand on dort, et quand on a / plié ses bras ».


Mais le poète belge ne fait pas que dans les guiliguili, bien au contraire. Il épluche corps et âme voire « cet être enfin qu’on sort de l’eau visqueuse » et qui ne va – tout comme le poète – pas forcément bien. Mais les autres comme l’un se soignent. Tant qu’il est encore temps. Il suffit de « les embrasser dans un poème ».

De l’auteur : Sur un cahier perdu, poèmes, Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme ; Les travaux de la nuit, Bruxelles, éditions du Pairy.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La perspective d’avoir deux heures de tranquillité absolue, et de me plonger dans des livres d’exégèse biblique entre 5 h et 7 h. En été, les merles me donnent des ailes. En hiver, le pur silence m’emporte lui aussi. En fait, j’aime étudier. Mais rassurez-vous, je lis aussi d’autres choses dans la journée et, depuis que je suis retraité, je me paye une petite sieste, pour compenser ces réveils un peu trop matinaux pour mon âge.

Que sont devenus vos rêves d’enfants ?
À huit ans je savais que j’écrirais des livres de poèmes. J’ai écrit des livres de poèmes. Je voulais aussi animer des groupes comme le faisaient mes chefs aux louveteaux. J’ai animé de nombreux groupes, mais je le précise : hors du scoutisme. Le rêve de devenir prof n’est venu que plus tard, et je suis devenu prof… Cela peut paraître prétentieux, mais j’ai réalisé la plupart de mes rêves d’enfant et d’adolescent (pas tous : voyez plus loin). Je suis le contraire d’un touche-à-tout. Je creuse mon sillon avec une sorte d’acharnement consenti, que d’autres appellent parfois « avoir un don ».

À quoi avez-vous renoncé ?
L’enfant se connaît parfois mieux que l’adulte. À huit ans toujours (c’était un âge fatidique), je me voulais musicien d’orchestre : violoniste. Mais le vouloir n’est pas un rêve. L’enfant le sait : « vouloir » est un caprice. Rêver est une fondation. J’avais donc bien conscience que je ne serais jamais musicien. J’aurais quelque chose à faire un jour avec la musique, mais je ne regrette pas aujourd’hui, d’avoir été un petit raté. Un autre renoncement ? Je pense que j’aurais fait un assez bon homme de radio. Cela ne s’est jamais présenté. Pas grave.

D’où venez-vous ?
Je suis issu d’une famille wallonne immigrée à Bruxelles : maman en 1934, papa en 1945. Je viens de Wallonie. Une part de moi est issue des fermes de famille que nous visitions chaque été. Je suis aussi issu de Waulsort, entre Dinant et Givet, où nous passions tous nos mois d’août. J’aimais les patois wallons que je comprenais sans les parler, et qui enrichissaient ma conscience du français.

Qu’avez-vous reçu en héritage ?
De maman, une foi chrétienne bien incarnée dans le service d’autrui. De papa, une sagesse agnostique, et un grand sens de la justice. Des deux : un amour de la chanson, et je ne vous étonnerai pas si je vous dis que je connais mon Brassens presque intégralement par cœur.

Un petit plaisir, quotidien ou non ?
Un spaghetti bolognaise avec beaucoup de sauce et de fromage, et du vin rouge.

Comment définiriez-vous votre vision de nos semblables nous, sœurs et frères ?
Je vais d’abord user d’une tautologie : « L’autre est autre ». Il faut des années pour saisir cela, et l’on n’en finit pas d’approfondir cette découverte. Et puis, petit à petit, on peut rêver avec saint Paul d’une fraternité universelle. Mais commençons simplement avec tous ceux que nous rencontrons. Un lien nous rend fraternels (et sororels), et ce lien est toujours à tisser, à reconstruire et à recommencer parce que l’autre, je me répète, sera toujours un ou une autre.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Je ne suis pas doué pour les images. Avez-vous regardé la façon dont Ingmar Bergman a filmé l’ouverture de la Flûte enchantée ?

Et votre première lecture ?
Avant que je sache lire, ma grand-mère me lisait des histoires que je savais déjà par cœur. Pauvre bonne-maman. Si elle sautait une ligne, je la gourmandais. Et je crois que ma première lecture personnelle aura été un livre de poèmes pour enfants, publié par Arthur Haulot. Je m’éveillais tôt, déjà, et maman, qui voulait aussi son temps de solitude matinal, m’interdisait de sortir du lit avant sept heures. J’avais donc appris par cœur un poème de ce vieil Arthur. Je l’ai récité à ma mère, et elle : « Tu vois que tu aimes la poésie ». Merci, maman.

Quelle musique écoutez-vous ?
Depuis que j’ai cinq ans, j’écoute de la musique classique, principalement depuis Bach et jusqu’à ce qui se compose aujourd’hui. J’aime la musique qui s’écrit et qui se lit ensuite, et puis qui se relit sans cesse. Je n’éprouve aucun refus pour les autres musiques, mais là encore, je creuse mon sillon. Si on prend la peine de lire ce que j’ai publié, on verra que la musique est peut-être la grande affaire de ma vie.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Cinq fois au moins le Journal d’un curé de campagne (Bernanos), et autant de fois Terraqué de Guillevic, et beaucoup aussi, jean Follain.

Quel film vous fait pleurer ?
Voir votre question sur les images… Mais je vais bien trop peu au cinéma.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je me rase tous les matins et, de plus en plus, j’ai le sentiment de raser mon père. Vous aurez compris que j’aime ce vieux… Mais lui ressembler par l’âge, c’est une singulière expérience.

À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Sincèrement, à personne. J’ai écrit à beaucoup de monde, et parfois à des célébrités. J’ai quelquefois eu de belles réponses, et parfois non. C’est du tant mieux ou du tant pis. Mais j’ai rarement eu peur de m’adresser à un semblable, fut-il glorieux. Et que voudriez-vous que j’écrive au Président des États-Unis, ou au Prélat qui dirige le Vatican ? Je suis sincèrement plus craintif quand je m’adresse à d’anciennes élèves. Mes anciennes élèves sont souvent illettrées. Elles m’écrivent pourtant parfois sur Facebook. Ca m’impressionne, parce que je  veux leur répondre sincèrement, et avec toutes les nuances nécessaires. J’ai peur qu’elles ne me comprennent pas. Alors j’écris une vraie langue vers elle. Je cherche la simplicité. Pour être compris ? Sans doute, mais surtout parce que les simples nous précèdent dans le vrai.

Quelle ville (ou lieu) a pour vous valeur de mythe ?
N’exagérons rien, et permettez-moi de vous gronder un peu… Mythe, dans nos vies étroites ? Je trouve cela bien exagéré. Je ne suis pas Ulysse, tout de même, ni vous.
Très jeune, au mois d’août, je m’asseyais sur les bords de la Meuse à Waulsort. Le silence était troué par les poissons qui happaient de petits insectes à la surface de l’eau. Le fleuve s’étalait sans un pli, et des brumes lentes fumaient, longues et savamment emmêlées par le hasard. Je crois que quelquefois j’oubliais que j’étais là. Je faisais corps avec l’air, l’eau, le feu de l’eau et la terre sur laquelle je m’étais déposé. Ce ravissement était-il mystique ? Je n’en saurai jamais rien, mais à sept heures, les cloches de la petite église du village sonnaient l’angélus. Cela me ramenait au petit déjeuner, qu’on prenait à 7 h 30, et aux évangiles, que j’aimais déjà, et qui ne se contentent pas de la seule contemplation.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez les plus proches ?
Romancier : André Dhôtel (et j’ai déjà parlé de Bernanos et de quelques poètes). Musiciens : Haydn et van Beethoven, mais aussi Luciano Berio. Artiste ? L’annonciation du maitre de Flémalle, à admirer au Musée des beaux-arts à Bruxelles.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Franchement rien. Je suis comblé. Mais je sais que Marie-Françoise et Thérèse parviendront encore à me surprendre.

Que défendez-vous ?
L’école, surtout l’école ici ou dans le tiers-monde, quand les familles sont sans défense.

Que vous inspire la phrase de Lacan « L’amour c’est donner quelque chose que l’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ?
L’achat d’un dictionnaire, mais hélas j’en possède déjà trois, et je n’ai jamais trouvé de bonnes traductions de Lacan.

Que pensez-vous de celle de Woody Allen « La réponse est oui mais quelle était la question » ?
Ça dépend.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Pourquoi je voudrais faire un livre sur Anna-Magdalena Keverich ? (Mais c’est à vous, cette fois, de vous documenter).

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour le litteraire.com,  le 8 octobre 2022.

Laisser un commentaire