Lionel Shriver, Double faute

Lionel Shriver, Double faute

 Un roman sur le tennis, mais surtout sur le mariage, un sport un peu différent

Comme son titre le laisse deviner, Double faute évolue dans le milieu du tennis. Mais l’auteur avertit d’emblée son lecteur qu’il s’agit « moins d’un roman sur le tennis que sur le mariage – un sport un peu différent. » Sage précaution, car si la toile de fond et le fil conducteur de l’histoire sont en effet le tennis (allergiques s’abstenir), c’est plutôt la lente érosion du couple, la passion, le désamour et la rivalité qui importent réellement ici.
Willy Novinsky est joueuse de tennis professionnelle au talent prometteur malgré ses déjà vingt-trois ans – elle fait figure de vieille dans le milieu sportif. Son entraîneur, Max Upchurch, a été un temps son amant, mais elle a mis un terme à cette relation lorsqu’elle s’est rendue compte qu’elle risquait de nuire à sa progression. Un soir où elle s’entraîne sur un court de Riverside Park à New York, elle rencontre Eric Oberdorf, qui vient d’interrompre sa carrière dans les mathématiques pour se consacrer au tennis. Elle oublie ses bonnes résolutions et succombe à son charme dévastateur et à son jeu peu académique. Ils se marient.

La douceur des premiers mois de leur vie conjugale, bercée par leurs victoires et leurs retrouvailles après les tournois, fait bientôt place à des sentiments moins avouables pour la jeune femme. Tout va bien tant qu’elle le bat encore aisément, mais Eric se montre trop bon élève. Willy observe, incrédule, les progrès fulgurants de son époux, ne sachant si elle doit s’en réjouir. Lorsqu’une blessure au genou la contraint à rester loin des courts et la fait chuter dans les profondeurs du classement, alors qu’Eric poursuit son inexorable ascension, elle reporte sa frustration sur celui qui continue à mener la vie dont elle rêve pour elle-même, celui dont chaque victoire la rappelle cruellement à sa propre déchéance. Elle se rend à l’évidence, son constat est amer : « le grand amour et l’équilibre des pouvoirs dans le couple sont des mythes. » (p88)
L’amour et l’admiration qu’elle éprouvait pour Eric se meut en « antipathie furieuse« , en « détestation« , en jalousie. Elle assiste, spectatrice impuissante, à la montée de sentiments qu’elle ne peut contrôler.

Lionel Shriver a choisi, pour illustrer la courte vie et la mort d’un couple, un personnage principal doté de la lucidité amère et cruelle de son propos. D’emblée, Willy constate le caractère irréversible de ses sentiments : « Plus elle admirait Eric, moins elle s’aimait. » (p223)
L’amour est égoïste : on n’a pas assez de cœur, si l’on aime ailleurs, pour l’amour propre. Willy considère son époux comme un amant de passage, dont les progrès à l’ATP, mis en parallèle avec sa propre dégringolade, servent d’instrument de mesure de sa valeur intrinsèque. Elle trouve injuste la supériorité des hommes sur les femmes, elle trouve injuste le talent spontané de ce dilettante venu au tennis sur le tard, pour qui ce sport n’est qu’une passion éphémère qu’il compte vivre jusqu’au bout avant de passer à la prochaine. Elle a consacré toute sa vie au tennis, il est sa raison d’être : aussi longtemps qu’elle gagne, elle vit. Mais dès qu’elle entre dans l’engrenage de la défaite, elle se laisse couler, sans même essayer de se débattre. Elle qui respire tennis (les deux amours de sa vie sont un joueur et son entraîneur) ne peut pas envisager de continuer sans lui. Son constat est cruel, tout comme l’est ce roman.

 

Lionel Shriver excelle dans la description des sentiments qui se délitent, des sentiments inavouables (comme l’étaient ceux d’une mère qui hait son enfant dans Il faut qu’on parle de Kevin), de la montée de la haine ordinaire. Son personnage est pleinement consciente, mais se montre incapable d’inverser la tendance.
Une lente et longue – très longue – plongée dans l’enfer que devient le couple, que l’on aurait préférée moins répétitive, mais dont la noirceur et le cynisme compensent les maladresses et les passages superflus.

agathe de lastyns

 

   
 

Lionel Shriver, Double faute, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michèle Lévy-Bram, Belfond, octobre 2010, 445 p. – 21,50 €

 
     

 

 

 

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