LÎle aux esclaves

LÎle aux esclaves

Une lecture contemporaine éveillant les virtualités traumatiques renfermées par ce grand classique de Marivaux

En adaptant L’île des esclaves, Eric Massé poursuit son entreprise humaniste et décapante de lecture de l’ambiguïté de la violence, de la cruauté humaine entamée avec Les Bonnes et Encouragement(s), mais sous le nouvel angle de l’enfermement.
Nul n’est censé ignorer le propos de ce grand classique : naufragés sur une île, deux couples grecs maître-esclave, découvrent avec effroi ou satisfaction, c’est selon, qu’ils ont gagné l’étrange utopie que l’on nomme l’île des esclaves… D’anciens esclaves rebelles ont fondé ici une colonie égalitariste ayant instauré, suite à un échec, cet étrange projet pédagogique humaniste et moral : par l’expérience de l’inversion du statut des maîtres et des esclaves, il s’agit d’éduquer ces premiers à la vertu, la générosité, l’humanité, en leur donnant trois ans pour se réformer moralement avant de les libérer, si l’expérience est un succès, sinon, ils demeureront dans l’île, simples citoyens… Trivelin, émissaire de la communauté, les informe de cette situation et joue son rôle de pédagogue autant auprès des maîtres… que des esclaves.

Un exemple clair de ce que Heiner Müller qualifiait de pédagogie de la cruauté…
Eric Massé tire cela vers une lecture forte, accentuent la dimension proprement tragique, angoissante de l’œuvre.
Le texte a toute la subtilité chatoyante que l’on sait être celle de Marivaux, plein de propos galants, de bons mots, de portraits fins et mordants dressés par des esclaves au talent de portraitiste proche d’un La Bruyère. Il y a ici ce trait propre à l’écriture du XVIIIe siècle de faire se rencontrer le tumulte et le désordre, le renversement de l’ordre du monde propre à l’écriture baroque (l’île comme espace shakespearien proche de la tempête par exemple et qui subvertit la logique apparente du monde des spectateurs, la bouleverse) avec l’élégance d’une certaine concentration classique pour servir un propos de progrès moral, d’éducation esthétique usant de cette rencontre dans le but de distraire autant que de réformer.

Dans le répertoire marivaudien cette pièce a la particularité de teinter assez fortement l’insouciance légère de sa plume de l’esprit corrosif et subversif des Lumières, de critique sociale et politique, en notant que le projet, proche en cela de l’esprit des œuvres d’un Montesquieu, est moins d’atteindre un bouleversement politique aboutissant à une nouvelle forme de régime que d’offrir une leçon de vertu au spectateur. Nous n’avons pas ici encore affaire à Rousseau ou à Voltaire, et le propos est davantage moral que politique : le dénouement demeure en cela ambigu, ouvrant soit à un abandon de l’inégalité humaine pour un empire d’amitié liant les hommes affranchis de la domination, soit à une restauration de la structure hiérarchique en place avant l’expérience utopique, mais assainie par cette dernière…

Face à cette donnée datée, inscrite dans un certain contexte, quel est le projet d’Éric Massé ? Réveiller les virtualités tragiques et bouffonnes du texte, sa charge de lecture de l’ambiguïté du trouble d’être humain : lire Marivaux depuis Büchner, Genet, Franz Fanon, Heiner Müller et Michel Foucault – la postmodernité qui a saisi l’ambiguïté de l’enfermement utopique, sa charge louche, tout en injectant avec force une dimension néo-humaniste à cette lecture.
En cela, il n’y a pas forçage du texte. Il s’est agi de discerner la cruauté intime de l’homme renfermée par cette situation, d’explorer le trouble angoissant de cet espace utopique : dès que le spectateur pénètre dans la salle, une atmosphère mêlant ténèbres glauques, fumées étouffantes, rumeurs déchirantes le happe. Quelle est cette utopie où abordent ces individus ? un espace sphérique clos, une zone da cages métalliques et de paille, un corridor de maton avec molosse, un tourbillon de cruauté sévère déformant les hommes qui vont choir, tourbillonner, hurler, être tournés en ridicule. Cette pièce peut aussi bien basculer dans le tragique angoissé que dans la bouffonnerie gaie, et cela le metteur en scène a su le souligner avec force en explorant la dimension ambiguë de cette utopie devenue enfer concentrationnaire.

Au fond, en effet, l’expérience humaniste affiche un précepte officiel lacunaire : il s’agirait d’éduquer seulement les maîtres. En fait, ceux qui en apprendront sur eux, qui gagneront en humanité au cours de cette expérience seront autant ces maîtres du passé que ceux présents, les anciens esclaves. L’échange fictif psychodramatique des identités permet à tous les participants d’en apprendre plus sur eux-mêmes, de maîtriser leur cruauté propre liée au manque d’expérience humaine qui est leur. Le pouvoir rend fou, Marivaux le sait, avant Franz Fanon : le seul moyen de se soulager d’une violence subie suppose de la retourner.
Non, Marivaux n’est pas dupe : le simple fait d’avoir connu l’humiliation ne rend pas clément, et laissé à lui-même, ce couple inversé de maîtres et d’esclaves s’enfermerait dans le cercle vicieux de la cruauté – ce qui est le cas, ces esclaves sont les pires maîtres qui soient ; leur folie sans limite, leur sauvagerie, vaut la douleur tragique des anciens maîtres : quel beau jeu de folie et d’angoisse des acteurs qui fouillent le sordide humain avec profondeur ! Oui, abandonnés à eux-mêmes, ces couples se détruiraient jusqu’aux pires extrémités, et pour rompre le cercle vicieux, comme dans la situation psychodramatique, il faut un intervenant extérieur, un maître plus lucide – ici représenté par Trivelin, qui doit autant mater les maîtres que raisonner les esclaves. Pour contenir la folie du pouvoir intime il faut un pouvoir lucide et plus général, social. Mais ce Pouvoir lui-même n’est-il pas louche, tordu, angoissant ?

Alors, que se joue-t-il dans cette scène ? L’antichambre carcérale de l’utopie, le purgatoire avant le Paradis, que les couples comme les spectateurs ne connaîtront qu’au terme de l’épreuve, soulagés de leur vice, ayant pour les uns éprouvé le vertige nauséeux du pouvoir, pour les autres le tragique insupportable de l’esclavage ? Seule l’étape d’amélioration, de purge, de catharsis serait offerte ici qui soulage du vice, au risque de la mort, de la folie, du viol ? La vertu ne serait pas dans cette antichambre, mais peut-être au bout du ressassement de son espace grotesque et funeste… Et tout se résout-il à la fin, lorsque Cléanthis, l’ancienne esclave, consent à un certain pardon mais contourné d’une tirade pleine de plainte et de désir, lorsque Trivelin lui-même, ce maître de cérémonie ou mauvais marionnettiste aux allées et venues étranges et malsaines, accompagné de son chien féroce et dangereux, se voit victime de l’expérience menée ?
Alors avec le dénouement le dépassement de la cruauté est-il atteint, l’utopie gagnée par le tourment du renversement atroce de la cruauté – ou sa fiction, ainsi du spectacle de cette pièce qui fait sortir le spectateur intrigué – ou le mouvement de l’horreur humaine persiste-t-il par-delà les belles réconciliations finales dans la nécessité de fuite cette île idéale qui n’aura été qu’un lieu clos et infâme ?

Au final toutefois, on peut s’interroger : y a-t-il ici un renouvellement de la lecture postmoderne du projet pédagogique – comme aliénation et cruauté, comme violence utopique, ce à quoi invite la mise en place de cet espace de fumée, de cachot et de cris – ou bien véritablement un dépassement néo- humaniste de cette lecture, réaliste quant à la cruauté de l’homme, mais sachant mettre en lumière la faculté qu’a l’individu plongé dans l’épreuve d’atteindre le beau moment de se mettre à nu physiquement et socialement pour gagner plus de générosité ? L’ensemble demeure ouvert, à la fois généreux et angoissant, c’est sa force, sa profonde beauté.

Évidemment, cette pièce nous parle, cette mise en scène nous touche, nous qui vivons dans une société où les médias d’information et de divertissement deviennent officiellement des instances de formation, d’autoanalyse, de (pseudo)pédagogie, de médiation, de jugement… notre société où se multiplient les magazines de conseils en psychologie, les émissions de réconciliation et de coaching, où nombre d’émissions télévisées s’organisent autour de notions éthiques fortes – voyons la prolifération du champ lexical lié à la notion de vérité, de on-dit, cela après avoir relu quelques pages salubres de Nietzsche sur les valeurs morales de la catégorie de vérité… L’ambiguïté du présentateur ou du journaliste qui prend le visage du conseil, du philanthrope, du psy, de l’homme charitable, de l’analyste trouve à être interrogée ici ; par ses vertus cette pièce est une œuvre au sens fort – c’est-à-dire qu’elle suscite la réflexion, le trouble, le doute en demeurant ouverte – une œuvre qui opère sur l’âme et l’esprit, et fait vaciller – à l’inverse de tant de pompeuses machineries médiatiques clinquantes qui ont pour ambition affichée de nous affranchir de nos doutes.

Une ambiance saisissante qui ravit et tourmente, un jeu énivrant à saluer – au total une lecture salubre et époustouflante !

samuel vigier

LÎle aux esclaves
Mise en scène :
Eric Massé
Avec :
Angélique Clairand, Jézabel D’Alexis, Thomas Poulard, Jean-Philippe Salério, Dominique Unternehr
Dramaturgie :
Catherine Ailloud-Nicolas

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