L’hymne aux libertés de Bukowski

L’hymne aux libertés de Bukowski

Les nouveaux contes de la folie ordinaire sont une pure jouissance en dépit du style parfois complaisant vis-à-vis des gros mots de Bukowski, car la vulgarité est parfois une façon d’être sur le pied de guerre des intempérants ou de faire le pied de nez à on ne sait qui pour un caustique. Le conteur nous ravit en nous aidant à supporter « les trous noirs sans fond de la nuit / les mystérieuses terreurs irréfléchies » (Ayyappa Paniker). Celui qui rêvait d’inventer « le recyclage industriel du vomi » s’amuse de nos travers porcins, des turfistes, des poètes et de tout ce qui bouge comme Aristote, répondant à qui lui demandait pourquoi on désire être en compagnie prolongée de la beauté : « c’est là, dit-il, une question d’aveugle ».

Bukowski nous montre à quel point nous sommes d’une absolue cécité, borgnes, bornés, accablants. Si la nuit est empoisonnée, le jour peut l’être également d’autant que les poètes existent : « tel sera (mon) enfer s’il s’en trouve un quelque part : des poètes bavant à l’infini… ». Bukowski ne s’attaque à rien ni à personne, puisqu’il y a toujours une bière à boire. Les gens n’existent que quand le caviste est fermé. Il raconte des histoires comme si le fayotage, la fourberie et la veulerie étaient des éléments inconstitutifs de l’humanité.
Il a souvent l’air dubitatif devant tant de bêtise, c’est ce qui le rend si drôle et amer de temps en temps. Il résout à lui seul la querelle des analogues en précisant qu’il existe bien une « loi de corrélation des crétineries », comme celle des organes chez Cuvier, mais également, en s’accordant avec Saint-Hilaire « une unité fondamentale » des bassesses. Heureusement qu’il y a la beuverie et les jambes des femmes sortant d’un véhicule, sinon tout serait identique, c’est-à-dire sans identité, c’est-à-dire sans tétons.

Ainsi, « toute activité créatrice complexe, comme la peinture, la poésie, le braquage de banques, la prise de pouvoir, te mène au point où le miracle et le danger se ressemblent comme des frères siamois ». Il faut donc bivouaquer et ne jamais s’installer : le bivouac est l’avenir des originaux, de ceux qui refusent le compromis pavillonnaire, qui est la forme embryonnaire de la mort languissante, du déclin de la mort même dans sa forme jouissive et impromptue. Le bivouac, c’est l’art sans la religiosité et l’intoxication « artistiques », sans le caddie poussé dans les musées, les librairies et les salles de spectacle. « Les artistes sont des découvreurs, désespérés et suicidaires.

Mais la défonce vient après l’art, après que l’artiste existe. La défonce ne produit pas l’art (qui s’oppose) à tous ces gens qui se déculottent le cerveau ». Se déculotter le cerveau, n’est-ce pas le nec plus ultra de la pusillanimité ? « À cœur distant, tout est retraite », écrit le poète chinois Li Po au VIIIe siècle. Comme ce dernier, Bukowski allonge cette longue chaîne d’esprits libertaires, car « il y a « il n’y a pas » », cette longue traîne de « noble insoumission », que l’on soit sur le Mont Hao-jan ou à Los Angeles, partout où « l’on boit le vin des sages » dans l’octuple univers. Après quoi, « le poème achevé, l’insolence du rire dépasse les ermitages ».
Dans la pataugeoire sociale, aussi utile qu’une canadienne pour un naturiste, Bukowski, Li Po et plein d’autres, savent pertinemment que « tout s’expliquait avec cette horrible vérité : PERSONNE NE SAVAIT RIEN FAIRE », ni les poètes, ni les mécaniciens, ni les dentistes, etc. Tout le monde joue à la dînette et, plus on est « sérieux » et plus la dînette est impressionnante.

Mais la littérature, s’écrieront les derniers enthousiastes ? Elle ressemble à un « aquarium, froid et glissant… pour millionnaires et gros lards cultivés… la (littérature) est tellement vide qu’on voit dans ce vide un sens caché ». Que faire alors ? Boire un bon coup avec Bukowski, Li Po, Al-Khamriya et Al Purdy pour, en vain, freiner l’expansion de la sottise, cette manière d’être subjugué par la méconnaissance de soi et par l’incapacité d’en fournir, même un soupçon de premier tirage ; s’enivrer pour moquer cette classe moyenne planétaire, autocentrée, satisfaite d’elle-même au milieu de ses milliers d’objets, tellement abrutie de sport et de « conscience » que, si l’on repoussait son assiette de 5 centimes, elle mourrait de faim.
Au moins, souls, nous sommes ferrés à glace et absous de toutes les friponneries. Si vous préférez rester sobres, limaces, lisez The Beautiful Poetry of Donald Trump par Rob Sears : n’est-il pas le plus grand « écrivain en 140 signes » après tout ? Pour les ivrognes, qui pensent que Rimbaud a inventé les voyelles et Gagarine, le système solaire, un peu, beaucoup de Bukowski ne nuit jamais à la santé !

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