Les mots, les îles (désertes) et la peinture : entretien avec l’artiste Delphine Vincent.
Delphine Vincent joue des codes culturels par l’intrusion des mots dans la peinture, de la peinture dans les mots. Ces derniers sortent de leur bain pour entrer dans un autre où l’émotion prend le pas sur l’identification abstraite. Les deux représentent la double face de la même blessure ou de la même joie voire d’une jouissance cutanée grâce à la « peau » de la peinture.
Delphine Vincent reste à la recherche d’un « firmaman » contre la seule loi écrite des pères. Il y a là moins scission qu’attraction. Le masculin s’étonne devant le féminin. Et vice-versa. L’artiste ne cherche pas à élucider la ligne de démarcation : elle la brouille. Signes et formes se font légers ou lourds : il y a autant d’envols que de poids de l’interdit.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le soleil, indéniablement.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ma vie aujourd’hui.
A quoi avez-vous renoncé ?
A essayer de changer les autres.
D’où venez-vous ?
De Paris, d’une famille d’artistes, joyeuse et ouverte.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Le bonheur avec trois fois rien.
Qu’avez vous dû « plaquer » pour votre travail ?
Un job de styliste
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Déambuler pieds nus.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Peut-être le fait de ne pas me prendre au sérieux ?
Quelle fut l’image première qui esthétiquement vous interpella ?
A Nice, le bleu de la Méditerranée, le vert des palmiers.
Et votre première lecture ?
« Le marin de Gibraltar » de Marguerite Duras
Pourquoi votre attirance vers les mots dans la peinture ?
Cette attirance vient des livres et de la psychanalyse. Un seul mot peut parfois tout changer…
Quelles musiques écoutez-vous ?
Je suis très éclectique : rock, pop, opéra, classique. Et de plus en plus de jazz.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
« I was Amelia Earhart » (Jane Mendelsohn) qui se passe sur une île, comme souvent mes livres et mes films préférés. Mon côté sauvage probablement !
Quel film vous fait pleurer ?
« L’avventura » d’Antonioni.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je ne reste jamais longtemps devant un miroir.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A un critique d’art.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
New York. Enfant, j’ai fait mes premiers pas à Manhattan, je ne m’en suis pas encore remise ! J’y retourne dès que possible.
Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
On Kawara et Ed Ruscha pour les mots. Ingres et Manalo Valdes pour la féminité. Mark Rothko pour les couleurs. Cy Twombly pour l’enfance et la grâce. Tiepolo pour ses ciels et ses nuages. Oscar Niemeyer pour ses courbes. Olafur Eliasson pour ses photographies d’île.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Un billet d’avion à destination d’une île presque déserte. En fait, 5 billets d’avion !
Que défendez-vous ?
La liberté.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Je pense l’exact contraire. Je crois que l’amour fait tourner le monde.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
J’adore Woody Allen. L’auto-dérision est une forme d’humour et de séduction à laquelle je ne résiste pas.
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 14 avril 2015.