Les messagères (Sophocle / Jean Bellorini)

Les messagères (Sophocle / Jean Bellorini)


© Juliette Parisot  

On joue au ballon, les pieds dans l’eau, puis on s’asperge. Humecter les corps, c’est peut-être déjà un acte transgressif pour ces jeunes filles. L’eau est censée laver toutes les blessures ; ici la mémoire d’une exfiltration chaotique et miraculeuse des comédiennes venues de l’orient misogyne. Après le rappel de la situation inhumaine faite aux Afghanes par les Talibans, les deux sœurs se retrouvent allongées, baignées sous le clair de lune, dans le lit de la confidence, lit de la connivence, lit d’une mémoire utérine, lit de la dernière liberté, celle du complot, éclairées par une lune mère, une lune Hécate, une lune force des femmes, pour se dire leur façon différente d’être au monde, même confrontées à la même violence.
Le discours de Créon est rendu solennel par les danses qui l’enchâssent ; la pondération de la diction résonne bien avec les sentences prononcées. Les dieux, les astres, les éléments sont convoqués pour instruire le procès des malheurs qui frappent les descendants de Laïos. 

Alors que le chemin inéluctable d’Antigone vers la mort est tracé, des forces telluriques s’emparent des esprits, touchant le roi qui s’interroge sur sa décision. Un questionnement sur la beauté, sur sa douloureuse extinction, qui se reflète dans l’eau profonde de la disparition, dans le miroir du désir qui ondule de transgressions. Le drame conduit les deux sœurs à confronter leurs identités, à solliciter leurs inspirations respectives. Ainsi une voix/voie d’espoir est-elle ouverte, celle d’Ismène qui se donne à nous pour se diriger, non plus vers la mort mais vers l’action, parce qu’il faut enfin des sauvetages, qui substituent les rebellions aux sacrifices. 

Le spectacle de Jean Bellorini constitue moins une performance inédite que le témoignage d’une expérience courageuse, face à l’exil, pour l’art et pour la liberté. Car ces femmes, il a voulu les accueillir, les écouter, travailler, apprendre d’elles autant qu’il leur a appris, en leur laissant inventer leur singularité. Une démarche émouvante, fluide et lumineuse.  

d’après Antigone de Sophocle 

Mise en scène Jean Bellorini 

Avec l’Afghan Girls Theater Group : Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahim, Marzia Jafari, Tahera Jafari, Sohila Sakhizada

Collaboration artistique Hélène Patarot, Mina Rahnamaei et Naim Karimi ; création lumière Jean Bellorini ; création sonore Sébastien Trouvé ; adaptation Mina Rahnamaei ; traduction des surtitres Mina Rahnamaei et Florence Guinard. 
Construction des décors et confection des costumes Les ateliers du TNP. 

Au Théâtre des Bouffes du nord   37 (bis), boulevard de La Chapelle 75010 Paris 

Du 4 au 13 avril 2025, du mardi au samedi à 20h, matinées les dimanches à 15h, durée 2h. 

Billetterie 01 46 07 34 50 https://www.bouffesdunord.com/fr/la-saison/les-messageres 

Textes additionnels : le texte qui ouvre le spectacle est issu de l’album de Martine Delerm, Antigone peut-être, paru aux éditions Cipango. Le texte final est écrit par Atifa Azizpor, comédienne de l’Afghan Girls Theater Group. 

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