Les mémoires de mon ami de Octave Mirbeau

Les mémoires de mon ami de Octave Mirbeau

Comment rater sa vie lorsqu’on est laid, indécis, époux d’une femme qui est un vrai « moule à mongoliens » et qu’on possède une vaste vie intérieure ? Dans son roman Les mémoires de mon ami, Mirbeau nous l’explique, car « on ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les relations sociales ».
Si la vie est ennuyeuse, Mirbeau ne l’est jamais. Il allie la chausse-trappe au croche-pied dans un délicieux pied de nez à tout ce qui se ressemble à « la normalité », cette vieille prostituée dont le pseudonyme est la réalité. Ici, un ami décédé (Georges) – qui n’est pas vraiment un ami, mais qui est vraiment mort – laisse à Mirbeau, par l’intermédiaire de sa femme, un manuscrit qu’il jetterait bien à la poubelle, mais sur lequel il se jette finalement. La femme de cet ami, une imbécile, était « sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine insexuellement plate… Sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que de la laideur, rien… rien… rien ! ».

Découvrant les mémoires, il découvre la vie de son « ami » : lecteur de Pascal, il ne connaît que des commerçants médiocres. Sa vie officielle est une débauche d’échecs, une orgie d’insignifiances. Il est vilain. Il est caissier. Sa femme, relire supra. Ses parents sont des crétins hyperboliques. Son existence « était anguleuse sans angles, heurtée sans heurts, et si grise et si décolorée que, dans n’importe quelle lumière, sur n’importe quel fond, aucun contour n’était apparent ».
Pourtant, ce mémorialiste est un génie. Ses mémoires sont fascinants et sa vie intérieure, qui se désolidarise de sa vie officielle, est une cavalcade napoléonienne doublée d’une furie alexandrine. Mirbeau nous enchante comme dans
Le jardin des supplices ou Les 21 jours d’un neurasthénique. Son héros ne sait pas dire non et c’est ainsi qu’il est sommé de se marier avec une mocheté, assis sur un pouf de tapisserie qui représente « un chien engueulant une perdrix ».

La nuit de noces, il lui lit des extraits des Pensées. Elle s’endort. Lui en fait de même. Toutefois, il ne s’ennuie jamais, car « il porte tout un monde en lui » qu’il crée et détruit en philosophe, en astronome, en mathématicien. Il constate dans les yeux des voyageurs de tramways ce vide affreux, bien avant ces « métros remplis de noyés » ; il s’amuse à voir mourir sa belle-mère d’une « indigestion de haricots », qui répète « ce n’est rien, ça va passer ». Elle trépasse sans que les haricots ne passent. La plupart des personnes sont mortes avant leur décès : y a-t-il une vie avant la mort ? se demande-t-il.
Puis, Georges se souvient de son enfance, de ses parents incultes qui l’élèvent tout en taloches et en humiliations. Son père est une bête de somme et sa mère, une Folcoche encore moins folichonne qui lui répète : « tu es le portrait craché de ton père ». Il lit heureusement et son chien est son meilleur compagnon. Pour Georges, l’absence de communication entre les hommes et les bêtes est une aubaine, car leurs langues adverses empêchent les êtres humains d’inculquer aux autres espèces « l’instinct de mort ».

Dans la solitude, sans amour parental, il dévore des bibliothèques et crée « par une espèce de curieux automatisme cérébral, cette puissance d’idéation » dont il ne se départira plus jamais. Plus personne n’existe puisque « ses rêves prennent, pour ainsi dire, une consistance corporelle, une tangibilité organique ». Par cette capacité d’abstraction, il obtient tout, même les « plaisirs sexuels d’une singulière complication ». Mirbeau écrit là le roman de l’inexistence, le récit du « il ne se passe rien dans tout ce qui se passe » : l’idéation est une forme d’impuissance et cette impuissance touche le cœur de l’existence, sa non-effectivité qui sous-tend ce que nous nommons d’un surnom qui s’habille d’un diminutif : le réel !
Si Mirbeau croit au mythe des réalités, c’est en raison de « l’horreur sinistre des braves gens » dont il déborde et qu’il confabule. Le monde n’est qu’une « coquetterie d’émotion » ni profonde ni superficielle, monde dans lequel le cerveau clapote comme dans un crâne trop grand. Même quand il est emmené au Dépôt après l’assassinat de sa voisine (dont il n’est évidemment pas coupable, étant insoucieux d’un acte à commettre. Pour tuer quelqu’un ou lui nuire, faut-il encore lui porter un intérêt quelconque !), il ne peut s’empêcher de regarder les tristes sires emprisonnés comme des sortes de poètes, bien qu’il ressente toute cette misère comme un affront presque personnel.

Georges termine ses mémoires en se demandant pourquoi il les a écrites alors qu’il ne lui est jamais rien arrivé. Écrire, c’est « peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du fond de l’exil de moi-même. C’est peut-être le regret d’avoir tout sacrifié à des rêves intérieurs ». Mirbeau nous balade dans ses incertitudes avec ce génie qui lui est propre comme une tache sur une chemise blanche.
Comme il y a des banquiers anarchistes, il y a des écrivains superbes qui manquent de cette « immortalité éphémère » caractérisant les écrivants. Mirbeau, c’est quelque chose !

valery molet

Octave Mirbeau, Les Mémoires de mon ami, FB Editions, avril 2015, 50 p.

Laisser un commentaire