Les mannes d’Andréas Werckmeister

Les mannes d’Andréas Werckmeister

Bela Tarr avait réalisé l’un de ses plus beaux films avec Les harmonies Werckmeister. Tout est affaire de baleine, plus que de décor. En effet, dans ce film sombre et somptueux, comme dans Léviathan de Zviaguintsev, la baleine est le prétexte à des scènes fabuleuses alors qu’elle est empaillée dans le premier et sous forme de carcasse dans le second. A première vue, la baleine symbolise la mer et la puissance ironique de Dieu car cette force s’exerce dans l’absolu néant de son retournement sous l’espèce de l’attraction.

Ces films magnifiques recèlent, de mon point de vue, un autre élément. La mer nous éloigne du liquide amniotique de la vie quotidienne et du métro placentaire. Elle est peut-être la seule chose qui nous garde de nous-mêmes, caractérisés par cette volonté accrue de dévitalisation. La mer, c’était nous avant notre complaisance pour l’aplatissement et l’obligation réglementaire de danser et de boire. La mer, c’est la vague qu’on ne voit pas venir, le reflux terrible qui nous met hors de portée de la sauvegarde. C’est le danger et la splendeur d’une mâchoire qui dévore. La mer s’oppose à la cravate, au képi et à la mortelle promenade en vélo en famille.

Dans le film de Bela Tarr, le héros est une sorte d’ingénu astronome, János, qui fait valser les poivrots en singeant les révolutions célestes. La déglingue est toujours moins délirante qu’un esprit ivre de lui-même. János est ébloui par le mammifère marin qui, cloîtré dans un camion empuanti, ouvre l’œil sur le vide de sa situation alors que des agités attendent au-dehors, soumis au désir d’un Prince pour qui seule la destruction est parfaite. Tout doit être crevé : de la baleine aux habitants.
Paradoxalement la mer représente cette force d’anéantissement qui ne s’apparente pas à la mort. La mort, c’est pour la vie terrestre et historique. Il n’y a pas de stèle mortuaire en mer. Les cimetières marins sont une invention de cœurs non-aventureux. Comme János qui appelle tous ses proches tantes et oncles, la mer est notre vraie
tata, celle qui nous fait des crêpes sans poser de questions sur nos résultats scolaires.

A la fin du film, beau comme une camisole de force que la chimie rendrait vaine, János est dans un état catatonique, inerte tel le cétacé du cirque, tandis que son oncle de pianiste a été dépossédé de son bien et de ses théories musicales par son épouse, reine d’un soulèvement haineux. Tout est foutu, fini, futile sauf ce souvenir de la liberté et cet œil vide où il a trouvé refuge, à l’instar de l’animal, renouant ainsi avec l’élément marin. Il semble ne plus rien avoir, pas même une pissaladière d’êtres abimés par la violence. Et on pourrait de nouveau entendre la neuvième symphonie de Bruckner pour rapprocher Bela Tarr de Ingmar Bergman.

Dans son splendide essai Maudit soit Andréas Werckmeister, Juan Asensio évoque aussi une mer, mais une mer morte : la littérature. Tout commence par une façon de roman policier dans une salle de dissection car « tout grand livre est bâti sur un charnier, chacun d’entre eux est le réceptacle d’une parole morte » que la lecture réanime. Dans cette perspective, la littérature est une des saillies (trait d’esprit et copulation canine) de la taxidermie ou de l’embaumement.
Juan Asensio combat le nanisme mental qui, sous sa forme romanesque, est peut-être le plus affligeant, le plus accablant, le plus
footballistique car je ne trouve aucun adjectif plus puissant que ce dernier pour décrire l’état de mort cérébrale de la plupart des livres. En reprenant une citation de Hello, il indique que « le mauvais roman (est) la négation de la présence de Dieu… il s’est produit des livres qui ne sont plus même des cadavres, car la forme du cadavre a disparu : c’est le je ne sais quoi qui n’a pas de nom dans aucune langue ».

Du roman policier, on passe donc aux meurtres en série. Parlant du temps, dans ses Confessions, saint Augustin écrit que lorsqu’on le vit, on le comprend sans y penser ; en revanche, dès qu’on s’interroge sur sa nature, on ne le comprend plus. La littérature n’échappe pas à cette règle qui implique que tout ce qui se vit profondément se comprend aisément. Avec certains livres, la bunkérisation est un devoir sacré mais nous sommes alors dans un bunker flottant sur les eaux, là où comprendre et vivre sont des verbes équivalents, c’est-à-dire interchangeables sans commutation. Ici, tout relève de l’oxymore qui nous soulage de bien des tourments, le plus souvent imaginaires ou créés pour croire qu’on existe. L’avantage de la vraie littérature, identique au fait de vieillir, c’est de ne presque plus rien prendre au sérieux, hormis sa légèreté qui n’est absolument pas une forme de l’exiguïté, au contraire. Être léger, c’est ce qui nous rapproche le plus de la « vie comprenante » que j’évoquais en parlant de Saint Augustin.

Mais pour cela, Dieu ne doit pas « baisser la lumière » car, de coin d’ombre en coin d’ombre, son retrait implique un désaveu de la Parole et la colonisation de tout par « la parole putanisée », mondaine et finalement alourdie invraisemblablement. Au cœur des grandes œuvres, même lorsqu’elle y est présente à son corps défendant, il y a la métaphysique au sens propre. La matérialité du monde est une déficience. Comme le dit Tsvetaieva, la littérature sert à dévergonder « les verrous d’air » et « à investiguer les glaires ».

Juan Asensio a « la mélancolie de la résistance » et cette combativité fauve qui fait d’une cage une sorte de prothèse qu’on assimile. Mais contre quoi se démène-t-il ? Contre lui-même, en premier lieu, comme tout écrivain véritable. Puis, contre la littérature consignée, celle des écrivants qui avalent des dictionnaires et des lectures qu’ils consignent dans leurs neurones atones et d’où ressort la bouteille vide de leurs récits. Ces caniches ramènent toujours la baballe, sans arrêt crevée. Si la littérature s’abîme, la critique s’avarie aussi.
Dans ce contexte, Juan Asensio intensifie ses fantaisies en se vampirisant lui-même, songeant, bouteille de whiskies au pied du lit, à la dramaturgie de ce qui n’est rien, c’est-à-dire à peu près tout. Au pied du mur, il y a toujours
le Mythe de Cthulhu de Lovecraft, mais ce ne sont plus des monstres souhaitant le renouvellement de leur domination sur Terre mais des minables soutiers de la syntaxe qui désirent tuer ce qui sue l’extraordinaire. Il faut donc se faire astrophysicien lorsqu’on sommeille au sein du crématorium.

C’est ainsi que Juan Asensio, pour combattre « la petite musique du néant » qu’il ne peut vaincre dans « le cachot invisible du mauvais rêve », s’empare de la notion de trou noir pour décrire ce qu’était la littérature : comme le trou noir, les vrais romans sont « invisibles… (représentant) de véritables puits de chaos au sein d’un univers autrement impeccablement ordonné » où les auteurs se perdent dans leurs personnages et leur narration à moins que cela ne soit l’inverse. Ces livres impliquent « l’existence d’une constellation ou plutôt, d’une communauté de trous noirs… (car) les livres communiquent entre eux » de même que les auteurs.
La vie éclaircit les livres et inversement selon
Les mémoires d’Hadrien. De fait, nous devons tous un jour nous transformer en astronautes, « occlus », pour échapper à une humanité qui se noie dans la piscine de son nombril, « les larmes bien près des yeux » ; nous sommes, en effet, attirés par la noirceur de la lumière qui s’absorbe elle-même et le précipice salvateur qui s’apparente à une crête.

J’ai déjà dit que l’injure est une révérence faite au sentiment honteux d’être supérieur à soi-même. En ce sens, tous les créateurs sont des insultes. Juan Asensio nous rappelle que, en dépit de notre désagrégation volontaire dont le fumier n’est pas qu’une parabole, le bonheur du scaphandre et de la combinaison interplanétaire a pour pendant le nécessaire évitement de la crémation dans le bain froid de l’insignifiance.

valery molet

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