Les flammes vives de l’artiste : entretien avec Jeanne Gatard

Les flammes vives de l’artiste : entretien avec Jeanne Gatard

Jeanne Gatard a choisi l’art et la littérature pour renverser l’un dans l’autre et vice-versa. Elle met en exergue des énigmes solaires ou ombreuses. Au besoin, l’eau devient ciel, les saisons changent de cap, si bien que chaque chose vue recèle autre chose qu’elle-même en ce que la créatrice remodèle, reformule pour saisir le bruit de l’eau ou du soleil. Fût-ce en mille éclats, l’un et l’autre sont toujours là.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le goût de la mandarine. Un rayon de soleil avec son tremblement de poussières de laine plus fort que les informations toujours noires du monde.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils rattrapent toujours cette lumière de l’enfance d’un Paradis à jamais retrouvé par le travail en faisant les carreaux tous les jours pour la transparence.

A quoi avez-vous renoncé ?
Au marché de l’art qui n’a rien à voir avec cette transparence.

D’où venez-vous ?
Comme vous des limbes. C est le char d’Apollon d’Odilon Redon.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Une certaine éthique et un engagement définitif pour la liberté, un sens des proportions, de la matière et un émerveillement sur un bourgeon.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains et artiste ?
Sans doute rien si ce n’est de balancer de l’écrit au dessin et vice-versa avec une joie des couleurs quand elles se révèlent d’elles-mêmes.

Comment définiriez-vous votre double lien texte/ »traits » ?
Aller de l’écrit au dessin évite de plonger entre les deux et relance l’élan vers ce que l’on ne prévoit pas dans l’un ou l’autre et de l’un à l’autre.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Aucune image si ce n’est celle dans la tête depuis mes 20 ans à Sienne, celle d’Ambroggio Lorenzetti, de sa barque sur un lac et le petit port rose, la mer folle vu du bas d’un bastingage du grand paquebot du retour. et le besoin de dire le son des bottes de l’envahisseur.

Et votre première lecture ?
« La flûte de Jade » de Rabindranath Tagore à 7 ans parce que c’était le plus petit livre de la maison. « Paludes » de Gide et « Trois hommes dans un bateau » de Jérôme K. Jérôme à 12 ans, ces humours-là.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Quand je travaille, travaille le silence, j’écris souvent pour un compositeur joueur de flûtes et je cherche le rythme avec les mots pour ponctuer l’espace ( livret pour le concerto « Paroles de pas » et « A l’ombre de l’aile » pour le Trio d’Argent.) Sinon Schubert pour son humour acidulé ou Bach pour la construction de ses sonates et des compositeurs contemporains : Tristan Murail, mais aussi des durs. Miles Davies m’est insupportable, il me fait couler la cervelle. Je me méfie de la musique.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
J’ai toujours dix livres en cours dont Maître Eckart ou Jankélévitch.

Quel film vous fait pleurer ?
Buster Keaton ou « Mélancolia » et un film coréen « Splendeur et cimetière » ou quelque chose comme cela.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Ma grand-mère , avant mon père (les hommes ressemblent à leur mère en vieillissant…), ou moi quand j’avais 8 ans, c’est selon.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Personne ou des auteurs à qui je n’apporterai spas grand-chose.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Limoges, mon père y a monté la résistance du Limousin, y a été arrêté puis envoyé à Lyon au Fort Monluc et fusillé. J’avais 5 ans et demi et lui 35.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Ambroggio Lorenzetti , Dürer , Friedrich, Holbein, Matisse ( les corps bleus), Tal Coat , Bram Van Velde , Giacometti … Martin Barré, Dezeuze, Buraglio, un moment de Martial Raysse ( la liesse) et surtout Odilon Redon, Herman Hesse, Thomas Mann, Valéry ( Plus « je pense plus je pense, » ( Agathe), moi qui ne sais. Blondin pour son humour, …. Christine Angot dont je n’ai lu que « L’amour impossible » pour la construction implacable de ce livre. Et tous ceux qui se risquent sur la ligne. Les blessés en somme, Grandmont , par exemple. Ghérasim Luca avec François Di Dio, mes amis. Martine Pisani pour la dance et surtout « l’échelle de Galiléo » , Bruno ou Etienne Klein pour l’échappée de l’art.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Surtout rien, c’est tous les jours.

Que défendez-vous ? La liberté.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Rien. Tout sauf des phrases rédhibitoires ou trop intellectuelles qui se prennent au sérieux. J’aime mieux les allocutions proverbiales ou ce qui se vit. L’amour est une lumière entre deux êtres pour moi.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Oui oui et oui . Tout de la vie sauf la peine de mort.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Ne voudriez-vous pas me renvoyer en retour vos propres réponses aux mêmes questions ?

entretien et présentation réalisés par  jean-paul gavard-perret pour le litteraire.com, le 16 mai 2018.

One thought on “Les flammes vives de l’artiste : entretien avec Jeanne Gatard

  1. Entretien comme le dessin . Exceptionnelles enluminures poétiques .
    Dans un de ses précédents livres, Jeanne Gatard écrivait « ceux qui ont épuisé la vie vont sur l’eau et se rejoignent en farandole. Les anges, les fous d’amour tournent en barque, dansent et se souviennent de Patinir, des barques solaires et des nefs du Rhin. ».
    Vous offrez Madame un rêve éveillé .

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