« Les doigts de Tony Iommi » de Aurélien Lemant
Je ne sais pas qui était Tony Iommi et je ne connais pas la musique du groupe Black Sabbath. Et cela n’a strictement aucune importance. Même si Aurélien Lemant écrivait sur Annie Cordy, une pompe à vélo ou un ergastule pour microcéphales, il faudrait le lire. C’est la nature d’un véritable écrivain que de pouvoir écrire sur tout puisque c’est « une majesté des tsunamis » dont l’ autorité permet de « brancher la chaise électrique dans le salon ». Lemant est un « gibet de larsens » qui « taquine l’Eternel ».
Taquiner l’Eternel, sans s’y fondre ou s’y perdre, sans y croire même plus d’une demi-seconde par quart de seconde, n’est-ce pas la plus belle définition que l’on puisse donner d’un poète ? Lemant est une « Sainte Stéréophonie ». Tous ses livres récitent l’invention, la beauté du geste et les cervelas de crevasses insondables. Lemant a un style car il a un monde. Il est un monde donc il est stylé. C’est une bête de scène, « un corsaire enchaîné à son gouvernail durant le typhon, du papier journal plein la bouche ».
De La poétesse impubliable en passant par ses essais, Lemant creuse son lac, peu lui chaut qu’il soit navigable ou une « pause drogue dans l’atelier-fantôme ». Il méprise ce qu’il ne veut pas sans savoir s’il veut quelque chose au sens où on l’on préfère une cravate rouge ou un jean. « C’est parce que c’est déplacé que c’est indispensable ».
Son Tony Iommi est aussi beau que L’âme de Billie Holiday de Nabe. Lemant est un styliste, c’est-à-dire l’inverse d’un écrivant. Avec lui, hennir est synonyme d’écrire. Rien à voir avec l’artisanat poétique et romanesque qui remplit les rayons des librairies : il ne fait pas de poterie le week-end. Passer le temps n’est pas du ressort des créateurs. Il n’est ni « concerné » par la sociologie, le temps qu’il fait ou la panoplie des penauds « préoccupés » par le monde de demain, cet étron spatial. Il n’a pas le temps de passer le temps à s’y morfondre. Il préfère « pratiquer une césarienne sur une jument au galop ».
Sa poésie est l’éclat de rire de l’herbe à l’approche d’une bouse, la terreur du dentiste sans vacances à Honolulu et la tristesse d’un citoyen sans hypothèse de délation. Si « il y a de la merde dans la fosse, il faut courir dedans – tu ne te plains jamais… Il fait déjà froid, donc tu danses ». Dans son infini-rien pascalien, Lemant nous dit qu’il ne sait pas si la poésie existe, telle qu’on suppose qu’elle existe, mais qu’il est préférable pour être heureux d’être poète et donc de croire à l’existence de la poésie.
Dans cette perspective, la poésie n’est jamais une « musique malade ». Elle raffermit comme une salle de sport. Dans leur Journal, les Goncourt expliquent que « depuis que l’égalité a été proclamée, l’homme de lettres ne fait plus partie de la société… il n’y entre même plus… (car) la passion de la bourgeoisie est l’égalité. L’homme de lettres la blesse ». Cette étonnante analyse implique, en outre, la distinction entre le « fait d’écrire » et l’écrivain car avoir un monde à soi emporte nécessairement une inégalité de traitement de presque tout. Un écrivain « concerné » par le monde des autres n’a pas de monde propre.
Mais dès que l’on est possesseur de sa propre intimité, peu importe que l’on soit Ezra Pound enfermé dans une cage ou Lemant à la tête d’un groupe de métal, la poésie devient « un élevage de tumeurs à même soi… (par lequel) le tutoiement des monstres (se convertit) en merveilles ». Comme les doigts coupés d’un guitariste, qui virevoltent fantomatiquement telles les feuilles d’automne ou le « soleil cou coupé » d’Apollinaire, Lemant nous aide à rompre avec « l’électricité pourrie » des vies sans objet avec son incroyable verve, fulminante et indomptée.
Lisons, seul, sans feu de cheminée, sans famille avec laquelle se remémorer des vacances ou le premier rot du dernier-né : « Peu sûres, désynchronisées, elles (les mains) se clouent au manche en alpinistes paniquées, mordillant de toute la force dont elles se croient capables leur propre peau sur les six dents des cordes, et concentrent tous les maux de la Création dans leurs tentatives de voir naître ne fût-ce qu’un son, dur et blanc. Bientôt adoptent-elles couleur et odeur de l’acier, et s’affrontent à l’oubli de toute souffrance ».
Lemant s’est enfui définitivement du parc durassique, échappant ainsi à la schlague lexicale et au credo minimaliste. Il sonne comme une épopée obèse, loin des disettes syntaxiques, et incarne « l’intervalle des déboussolés », celui dans lequel un interstice ressemble à une éclipse solaire qui ferait de la nuit, la moins crépusculaire, un cône de lumière future. Avec lui, un feu de brindilles est une tourmente. Avec lui, il faut adhérer d’urgence à la Secte de l’Huître Bleue et son « noir télescope ». Il nous démontre, dans tous les cas, que la mort n’est pas un impératif pour être un grand poète.
valery molet
Aurélien Lemant, Les Doigts de Tony Iommi, éditions Feu Sacre, collection « Menace Mineure », 25 septembre 2025, 94 p. – 13,00 €.