Le Naufragé

Le Naufragé

La compagnie du Théâtre en partance propose une adaptation un peu décevante du récit autobiographique de T. Bernhard

Quelle définition donner au génie ? Et que faire si l’on a le malheur de croiser, dans sa jeunesse, un être d’exception qui étouffe aussitôt dans l’œuf les projets mégalomaniaques que l’on s’était donné le droit de caresser ?
Thomas Bernhard et son ami Wertheimer rencontrent Glenn Gould au Mozarteum de Vienne où tous trois suivent la classe de Horowitz. À peine âgé d’une vingtaine d’années, Glenn Gould apparaît comme l’incarnation du génie musical. À côté de lui, le professeur Horowitz lui-même fait pâle figure. Dès qu’ils l’écoutent interpréter les variations Goldberg de Bach, les deux jeunes musiciens, pourtant promis à une belle carrière, abandonnent aussitôt leur projet de devenir concertistes : Thomas Bernhard offre son Steinway à la fille d’un voisin et Wertheimer, après avoir vendu son Bösendorfer, se lance à corps perdu dans l’étude des sciences humaines.

Pourtant, Le Naufragé n’est pas seulement le récit de ce renoncement. À travers le portrait de Gould, Bernhard dévoile peu à peu le désespoir de Wertheimer, le « sombreur », l’imitateur, qui ne se remet pas d’être moins qu’un génie. Jusqu’à la folie. Lorsque Gould meurt foudroyé par une attaque au milieu des variations Goldberg, Wertheimer ne supporte pas l’idée de lui survivre et se suicide peu après.
L’écriture de Bernhard épouse parfaitement le ressassement obsessionnel du narrateur : par les répétitions et les leitmotive, le récit se resserre inexorablement autour des figures de Gould, dont la personnalité écrasante demeure énigmatique, et de Wertheimer, déjà fou ou devenu fou, qui n’en finit pas de sombrer. Néanmoins, l’ironie sauve Le Naufragé de tout pathos : les diatribes de Bernhard contre la famille (foyer de toutes les névroses) et les institutions (pérennisées par les êtres médiocres) donnent à son évocation une charge virulente. En guise d’apologie de l’amitié, Bernhard choisit de montrer les liens d’admiration comme des entraves. Gould, génie suffisant, est celui qui fait sombrer Wertheimer. Mais celui-ci, rattrapé par son rôle de victime, souhaitait avant tout usurper à Gould la reconnaissance dont il était unanimement honoré. Le narrateur, seul rescapé de l’histoire rendu démiurge par l’écriture, peut enfin clore ce récit par la mort de ses deux amis. Suprême ironie.

L
a compagnie Le Théâtre en Partance propose une version scénique du récit de Thomas Bernhard : Valérie Aubert signe la mise en scène et Samir Siad, qui a adapté le texte, incarne les trois protagonistes. Malheureusement, la mise en scène se borne à une sorte de didactisme appuyé : l’univers grinçant de Bernhard devient un espace manichéen noir et blanc au sein duquel l’image du créateur (Gould, le narrateur) est réduite à une caricature. Samir Siad, d’une raideur forcée, engoncé dans son costume, joue tout au long de la pièce sur le même registre, adoptant une voix d’outre-tombe qui frise la parodie. Le piano se transforme en cercueil et l’acteur, enterré dans cette lourde métaphore, sort de la boîte comme un vampire assoiffé de sang. Il ne reste rien de l’humour pince-sans-rire propre à l’écrivain autrichien, comme si les mots devaient être joués au pied de la lettre.

Pourtant, lorsque Samir Siad se glisse dans la peau de Gould, sa soudaine liberté de jeu laisse entrevoir ce que le spectacle aurait pu être. Car le texte, habilement découpé, était suffisamment fort pour ne pas être martelé de la sorte. Pourquoi ne pas avoir fait confiance aux mots ? Le spectacle tombe dans la paraphrase et l’anecdote : la réflexion sur l’art et le questionnement identitaire qui élargissaient le récit autobiographique de Bernhard sont supplantés par le drame personnel de Wertheimer (illustration maladroite, une projection sur écran nous montre justement un homme en train de sombrer…). Le récit de cette amitié destructrice, perdant alors son caractère dérangeant, ferme toutes les brèches susceptibles d’être creusées par le spectateur. Le travail de la compagnie qui sans doute visait l’épure n’exhibe de la machinerie-Bernhard que les plus grosses ficelles.

sarah cillaire

 

Le Naufragé
Traduit par Bernard Kreiss et adapté par Samir Siad
Mise en scène :

Valérie Aubert
Interprété par :
Samir Siad
Lumières :
Sébastien Célérier
Vidéo :
Vincent Reverte

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