La guerre à huit ans de Nicolas Bouvier

La guerre à huit ans de Nicolas Bouvier

On a tous des souvenirs d’enfance. Tous ces souvenirs nous morpionnent comme disent les Québécois. Ils nous astiquent, nous font sourire, parfois nous éviscèrent.
Dans
La guerre à huit ans, l’écrivain suisse Nicolas Bouvier nous conte brièvement les siens. L’enfance est cette « présence plénière » pour reprendre l’expression de Kenneth White. Avec sa carcasse « fragile, usée, fatiguée », Bouvier nous trimbale du zeppelin à sa femme de ménage prussienne avec laquelle il est en guerre, lui qui a voulu très vite échapper au « plumier natal ».

C’est beau, c’est grand. Rien n’est mesquin, pas même la mesquinerie. Dans ce Thesaurus pauperum, le voilà qui raconte l’agonie, dans une auberge bosniaque minable, d’un rat à qui on a lancé un verre dont un des éclats a sectionné la carotide. Tandis que les poivrots rient durant la prière aux agonisants du mammifère qui s’effondre, il enchaîne : « quelques années plus tard, mon père est mort d’une rupture de l’aorte » dans un éblouissant parallélisme funèbre ; ce père adoré, bibliothécaire à Genève, lui a fait découvrir des incunables et des raretés dont la reliure est « couleur de sperme ».

Dans ce monde d’adultes, le « moi, moi, moi » des enfants est ténu, presque évanescent, surtout à table quand les vieux parlent du Reich ou de Blum. Chacun sait qu’être vieux, « c’est chausser des bottes de sept lieues en se disant que rien ne presse ». Être jeune, c’est se moquer des cours de maintien et savoir que le temps est une invention de retraités.
Bouvier a des accents du grand Jacques Brel dans sa magnifique chanson
L’enfance, celle « qui se dépose sur nos rides / Pour faire de nous de vieux enfants ». Si la poésie est ce qui n’est pas encore écrit et ne le sera vraisemblablement jamais dans une extravagance terrifiante, la fin de l’enfance est liée au savoir.

On sort de l’enfance lorsque l’on tourne les pages d’une encyclopédie. Nous rêvons tout le reste de notre vie de cette imprudence qu’est l’ignorance. Être ignare, n’est-ce pas cette faculté d’innocence oublieuse, cette innocence sans foi ni loi qui nous rapproche du brigandage ? Être marmaille, c’est être un voyou sans conséquence, même si « par peur de déplaire, les enfants sont souvent pompeux ». Où a-t-on jamais vu un vaurien grandiloquent ?
Pour Bouvier, l’enfance ne s’écrit pas (ou si peu) ni ne se décrie même lorsque sa gouvernante allemande le tyrannise et « purge sans pitié au clystère de savon noir le chétif » qu’il était. Et c’est encore par le savoir que Bouvier va vaincre cette hitlérite qui menace son intégrité physique.

Grand voyageur, Bouvier n’a presque rien couché sur le papier s’agissant de son enfance, trop préoccupé par l’avenir – ce souvenir non encore admis. Peut-être craignait-il cette confusion malséante du souvenir et de la nostalgie ? En effet, par un effet délétère, les souvenirs d’enfance s’étiolent fréquemment dans les ronces nostalgiques rancissant le bénéfice placentaire qu’ils matérialisent.
La nostalgie devient alors un règlement de comptes sans plan comptable, une manière d’erreur de jugement sur la modestie d’être enfant. Les mauvais souvenirs sont pourtant toujours appétissants quand on sait les attirer à soi pour les câliner. Bouvier l’illustre parfaitement.

Seuls les écrivains ne violent pas l’enfance. Seuls ils magnifient ce somptueux naguère qui n’est pas sans lendemain puisqu’il nous permet « d’être vieux sans être adulte ». Comme toujours, l’enfance prend fin, les armes à la main.
L’adulte est un infanticide non débusqué. Pour Bouvier aussi, « la guerre arriva / Et nous voilà ce soir ».

valery molet  

Nicolas Bouvier, La guerre à huit ans, Zoé, février 2020, 80 p.


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