« La guerre a balayé tous les conflits internes que les Ukrainiens pouvaient avoir ». Entretien avec Arkady Shtypel.

« La guerre a balayé tous les conflits internes que les Ukrainiens pouvaient avoir ». Entretien avec Arkady Shtypel.

Notre série d’entretiens avec des écrivains russes ou russophones sur la guerre en Ukraine continue. Arkady Shtypel est poète et essayiste. S’il n’a pas encore été traduit en français, il le sera certainement bientôt.
L’entretien qui suit a été réalisé par courriel et traduit du russe.

Entretien : 

AdL : Etes-vous en Russie actuellement ?

AC : Non, en Ukraine, et plus précisément à Odessa. Maria [Galina] et moi, nous avons vécu très longtemps en Russie, mais nous sommes rentrés dans notre patrie à la mi-janvier, ayant compris que la guerre approchait.

Quelles sont vos impressions de la guerre en Ukraine et de l’état d’esprit de vos compatriotes ?

Mes impressions sont des plus pénibles. On voit des images effroyables de villes en ruines, de terreur monstrueuse que les occupants déploient contre des civils pacifiques. Nombre de nos amis, dont des écrivains connus, n’ont pas pu quitter à temps les banlieues occupées de Kiev, et depuis qu’elles sont libérées, ils nous racontent des choses épouvantables. Certains ont tout perdu, ils n’ont plus de logement, et c’est par miracle qu’ils ont réussi à survivre. Beaucoup de nos relations ont fui et réussi à atteindre soit les régions de l’Ouest de l’Ukraine, relativement sûres, soit des pays européens.
En même temps, je me réjouis des succès des Forces armées ukrainiennes. Pour être franc, les premiers jours de la guerre, je n’avais pas l’espoir que les nôtres parviendraient à riposter avec une telle force. Plusieurs fils d’actualités sont ouverts en permanence sur mon ordinateur, et je les consulte à peu près toutes les quinze minutes. La guerre change considérablement votre regard, et je me réjouis quand je vois des armements de l’ennemi détruits, de même que beaucoup d’autres gens doivent s’en réjouir. Je sais que ces images font partie de la guerre d’information, mais elles produisent une forte impression sur moi, tout comme les photos de nos héros. Je trouve particulièrement touchants les clichés de militaires avec les animaux domestiques qu’ils ont sauvés en les tirant des maisons bombardées, ou en les récupérant parmi les ruines. Et bien sûr, il n’y a pas moyen de regarder sans pleurer les citadins ou les villageois ukrainiens qui disent adieu aux soldats morts au combat.

Quant à l’état d’esprit de mes compatriotes… Je me considère comme ukrainien, ayant grandi en Ukraine, mais j’ai vécu à Moscou plus de cinquante ans durant, et les Russes ne sont pas des étrangers pour moi. Les Ukrainiens que je connais – l’élite intellectuelle du pays – veulent que leur territoire soit complètement libéré des envahisseurs russes. La guerre a balayé tous les conflits internes que les Ukrainiens pouvaient avoir, et l’on observe désormais un unisson inédit entre gens des plus divers.
L’état d’esprit des Russes est en grande partie conditionné par la propagande acharnée contre l’Ukraine, que le Kremlin déploie depuis longtemps, et qui est devenue particulièrement intensive après la première (2004) et la seconde (2014) révolutions ukrainiennes, après l’invasion de la Crimée et de certaines parties du Donbass. À la veille de l’attaque contre l’Ukraine, cette propagande a atteint un niveau d’agressivité proprement monstrueux. L’intelligentsia russe, ou du moins ses membres qui se rendent vraiment compte de ce qui se passe sont très abattus ; mes amis sont horrifiés par ce qui se produit, comme par les perspectives que peuvent avoir leur pays et eux-mêmes.

A notre connaissance, la propagande est omniprésente dans les médias russes. Pensez-vous qu’elle est crédible pour la plupart de l’intelligentsia ? Est-ce que les gens autour de vous s’informent auprès de médias étrangers ?

La notion d’« intelligentsia » est assez floue. À mon sens, quelqu’un qui croit à la propagande russe ne saurait être tenu pour un représentant de l’intelligentsia. Nos amis en Russie savent depuis longtemps qu’il ne faut rien croire de ce que les médias officiels russes peuvent publier.
En Russie, il est devenu très difficile d’accéder aux médias étrangers, mais les gens qui le veulent trouvent le moyen de contourner les blocages et de puiser des informations à des sources indépendantes.

Y a-t-il des artistes, des écrivains et d’autres intellectuels qui manifestent leur opposition à la guerre, parmi vos amis et vos connaissances ? Si c’est le cas, comment le font-ils ?

Il y en a, même si manifester clairement son opposition est dangereux. Malgré cela, certaines personnes n’ont pas peur d’exprimer leur opinion sur les réseaux sociaux. Il y a des gens courageux qui sortent manifester en solitaires. Il y a aussi des actions collectives, comme celle des « femmes en noir » : elles ne portent plus que des vêtements noirs, ce qui est pour le moment difficile à interdire. Alors même que – pour risible que ce soit – plusieurs combinaisons de couleurs sont déjà interdites, par exemple le jaune porté avec du bleu, ou les rubans blancs ou verts.

Vous sentez-vous concerné par le durcissement de la censure ?

C’est difficile d’appeler cela « durcissement de la censure » dans le sens habituel de cette formule. On a carrément détruit le peu de médias d’opposition qui existaient. Les rédacteurs des médias neutres sont obligés de peser leur moindre mot. On a édicté des lois monstrueuses, selon lesquelles on peut être jugé au pénal pour un simple propos qui peut vous valoir une amende énorme, voire de longues années en prison. Les organisations de défense des droits de l’homme ont été soit liquidées, soit chassées du pays, comme Mémorial, l’une des premières organisations de ce type à avoir été créées du temps de la Russie libre, et qui s’occupait d’enquêter sur les crimes du régime de Staline.

Avez-vous l’impression de pouvoir agir ou d’être impuissant dans la situation actuelle ?

J’ai fait mon choix : je me suis installé de ce côté-ci de la ligne de front. Depuis, je remonte le moral autant que je le peux à mes amis ukrainiens et russes, je publie sur mon blog des vers en ukrainien (je suis bilingue, mais mes poèmes ukrainiens sont encore plus difficiles à traduire que les russes). Je ne saurais servir dans la Défense territoriale (la milice populaire) car je suis trop âgé.

Quelle tournure peuvent prendre les événements dans les jours et les mois à venir, à votre avis ?

Je pense que dans les jours à venir, il y aura une nouvelle offensive de l’armée russe dans la région du Donbass. Ce n’est pas exclu qu’il y en ait une dans le Sud aussi, dirigée vers Odessa où nous vivons. Je place mon espoir dans l’armée ukrainienne et dans les armes très efficaces que l’Europe lui livre. Je n’oserais pas faire de prévision pour les mois à venir. Hélas, il ne semble pas probable que la guerre s’achève d’ici à quelques semaines.

Avez-vous un message à adresser aux lecteurs, aux journalistes et aux écrivains français ?

En Ukraine, nous éprouvons une gratitude infinie à l’égard de tous les pays européens, des États-Unis et du Canada pour leur ferme décision de prendre des sanctions sans précédent contre la Russie, pour les armements modernes qu’ils livrent à l’Ukraine, et pour l’accueil de nos réfugiés. Je voudrais rappeler que la culture et la littérature françaises ont toujours été très aimées et immensément populaires en Ukraine comme en Russie.

agathe de lastyns

consulter notre dossier « De la guerre entre la Russie et l’Ukraine : les entretiens du litteraire.com »

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