La Crosse en l’air
Une attaque féroce et poétique contre les compromissions de l’Eglise lors de la guerre d’Espagne
On connaît la lecture que donnait Marcel Carné des textes de Prévert, cet ami réalisateur qui lançait sur les scénarii du poète de nombreuses et belles figures de marginaux romantiques et épuisés, usés par la Vie, le cœur un peu fêlé – qu’ils soient assassins anarchistes ou ménestrels lunaires.
Ici, le parti pris de la mise en scène est de rendre la rage surréaliste de ce personnage-énigme qui traverse La Crosse en l’air, l’habite en figure du poète, et alors on est davantage proche du surréalisme du premier Buñuel, plein de mordant et d’acide, d’énergie.
C’est une fureur anticléricale complète qui se joue sur scène ; un anticléricalisme au charme un peu désuet, celui de ce Prévert qui se fout des compromissions et parades de la sainteté toute d’apparats affichée par une Église qui trahit, lors de la Seconde Guerre mondiale, la mission de générosité, d’humanité et d’amour dont elle se clame être investie, elle qui refusa de prendre le parti juste, celui de lutter contre les horreurs nationalistes.
Lors de la guerre d’Espagne, l’Église catholique, unie derrière le Pape Pie XI, s’enfonce dans l’absolution et la justification de l’atrocité franquiste, poursuivant cette dégradation entamée par la reconnaissance qu’elle proclama de la légitimité de Mussolini. Fusion sanctifiée, mariage monstrueux.
Dans le concert silencieux des nations démocratiques d’Europe qui s’interdisent de condamner cette position, comme d’intervenir pour défendre les victimes de l’horreur guerrière, une voix s’élève, une étroite voix qui fait un rêve, celui de rendre visite au Pape, de l’approcher et de lui dire son dégoût, son scandale, son exécration. Cette voix, c’est celle d’un simple veilleur de nuit parisien, la simple voix qui porte et propage celle de tous les opprimés, les massacrés, ceux aussi qui sont dans le silence parce qu’on les y a plongés, parce qu’on les y a enfoncés et étouffés sans espoir.
La mise en espace joue sur cette tension propre au texte avec force, faisant œuvrer l’acteur autour de quelques éléments de décor qui donnent un rythme à cette tension – un banc ; quelques Solex sur lesquels on pédale vainement comme on crie dans le vent ; un échafaudage qui mime une tribune d’apparat en en rendant la grossière facture, le squelette dérisoire ; quelques postes de télévision ou écrans d’ordinateur qui perpétuent cette rage contre la pompe papale dans l’imposture exhibitionniste de notre société médiatique.
Dans ce décor minimal et juste, le mouvement nerveux de l’acteur explose, fulgurant – un acteur sec et plein de bonne furor emportée qui scande le texte et ravit le spectateur. Et cependant, la belle bande sonore rythmant les pauses des différentes stations de cette diatribe offre quelques accords de guitare paisibles – sidérants… – qui font songer au Neil Young compositeur de la bande son de Dead Man, renforçant la dimension poétique de l’ensemble.
Ce texte enragé est servi par une mise en scène épurée et poétique ; il est un hymne violent et beau à la protestation de la vie face à l’horreur des bourreaux, un chant désespéré et aimant jusqu’au désespoir lancé pour la camaraderie des humbles devant le silence des nations et des institutions.
samuel vigier
La Crosse en l’air
Extrait du recueil Paroles édité chez Gallimard en collection « Folioplus classiques »
Mise en scène :
Gérard Thirioux
Interprétation :
Didier Gonçalves
NB – Nous avons pu assister au spectacle à Montereau-Fault-Yonne, mais une tournée est prévue…
Jacques Prévert, Paroles, Gallimard coll. « Folioplus classiques », septembre 2004, 323 p. – 5,40 €.