Koumiko Muraoka, L’orme plus grand que la maison & Arithmétique horaire

Koumiko Muraoka, L’orme plus grand que la maison & Arithmétique horaire

Du  cube de langue atteindre la poésie pure

L’enjeu chez Koumiko Muraoka est de cerner quelque chose de juste de son  rapport d’auteure avec sa propre expérience du monde.
Mais ce dernier n’est pas une sorte d’en-deçà ou d’au-delà de la langue : il est toujours déjà fait de langue, constitué comme monde par le réseau du symbolique.

Nous sommes dans ce cube de langue. Il est clos. Mais sans régression fusionnelle stupide ou sans les exaltations d’une sublimation aphone des pathos poétiques.
D’où une rude bataille pour se dégager de ce qui, du corps constitué de la langue, viendrait faire écran au corps verbal de l’expérience intime pour le déréaliser, en récuser l’inouï et l’assigner au lieu commun.

L’énergie de l’auteure se passe de toute assujetissement par un effort d’arrachement pour donner à tous ses récits une forme de poésie pure. Dans Arithmétique horaire, l’auteure écrivant en français se rapproche plus de nous. Par le temps et le lieu.
Le temps dans lequel se débattent, comme elle, ces personnages – qu’il s’agisse d’une vieille actrice qui joue son propre rôle et traverse son âge comme dans un miroir. La déracinée découvre un monde qui est le nôtre mais auquel la prose donne une image étrange pour nous comme pour celle qui découvre par exemple un homme qui « a un coeur froid et transparent comme du verre (…) qui dit des mots parfois plus tendres que les paroles d’amour ». La traversée de Paris devient magique.

Dans L’orme plus grand que la maison l’auteure ramène à ses souvenirs d’enfant heureuse et rebelle en Mandchourie pendant la guerre. Pour autant ,rien d’idyllique. Koumiko Moraoka montre ave précision ses séances de torture chez le coiffeur, un cheval mort dont les dents découvertes suggèrent la douleur qui se produisit lors de son agonie et dont le dernier spasme est « une douce ondulation de velours, qui traverse le corps d’un cochon qu’on vient d’assommer. »

Se découvrent bien des personnages : la vieille babouchka qui lui nomme les fleurs, Vassili, un vieux portier chinois au nom russe, ses camarades du dernier rang de la classe, ses amis garçons acceptés comme par dépit, « la fille blanche » dont elle est jalouse, le ciel bleu et clair, « les dahlias qui fleurissent rouge », etc.

jean-paul gavard-perret

Koumiko Muraoka,
L’orme plus grand que la maison, traduit par Fouad El-Etr & Frédéric Magne, La Délirante,  1992,  48 p.,
Arithmétique horaire, La Délirante, 2012, 56 p.

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