Ken Bruen, En ce sanctuaire

Ken Bruen, En ce sanctuaire

Des effets désastreux de l’alcool et de la crise sur l’Irlande de Bruen

C’est en 2004 que le lectorat francophone découvre Jack Taylor, et avec lui son auteur Ken Bruen. La série des Jack Taylor, dont En ce sanctuaireest le septième volet, se situe à Galway, ville catholique d’une Irlande qui subit le contrecoup du miracle économique européen. Encensés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les polars de Bruen sont prétextes à brosser le portrait d’une ville et d’un pays à la dérive, la perte des fondamentaux, conséquence de la mondialisation et de l’uniformisation. Les hommes, en laissant de côté leur piété, ont succombé au cynisme de l’époque.

Le livre commence quand Jack découvre que la policière qui a partagé nombre de ses enquêtes et de ses travers, Ridge, se bat contre un cancer. Après sa mammectomie, elle se terre chez elle et passe ses journées à boire.
La ville jadis accueillante de Galway s’est muée en un asile pour émigrés d’Europe de l’Est et de nouveaux riches qui, avec son accent chantant, ont fait disparaître son humanité. Alors que Jack se bat lui-même contre ses démons, il reçoit une lettre signée d’un mystérieux Benedictus.
Il s’agit d’une liste envoyée par une ancienne nonne devenue femme tatouée et démente, prête à tuer, pour se venger de Taylor, deux flic, un juge et un enfant. Ce que Jack ignore encore, c’est qu’il sera le dernier sur la liste. Les policiers, auxquels il montre le document, traitent le détective comme l’alcoolique qu’il est, balayant sa démarche d’un revers de la main. Jusqu’au jour où le fils du chef de la police est enlevé.
Aidé de Ridge et de Stewart, autrement dit d’une alcoolique en devenir et d’un ex-dealer de drogue reconverti dans le zen, Jack tente de retrouver Benedictus, tâtonnant dans une enquête interrompue par les bitures, les tabassages et les comas éthyliques.

Ken Bruen revitalise totalement le personnage traditionnel du détective au passé douloureux, accro à l’alcool et aux médicaments, en l’affublant mine de rien d’une autre addiction, celle de la littérature et de la musique – même si cette dernière est moins présente que d’habitude. L’enquête est saupoudrée de références aux auteurs de polars contemporains (de James Ellroy à George Pelecanos), mais aussi à Marguerite Duras ou à la série télévisée Friends !
Bruen s’intronise guide d’une grande visite de l’inconscient culturel des années 2000, avec sa touche habituelle de profonde noirceur. Jack Taylor est un solitaire, stupéfait de se trouver encore un ami, à travers qui Bruen personnifie les effets désastreux de l’alcool et de la crise sur son pays d’Irlande.
Un personnage qui ne croit plus depuis longtemps en l’âme humaine, mais dont la force – et la faiblesse – réside dans son cynisme.

Si Bruen a su, au fil des enquêtes, nous le décrire sans que l’on soit pour autant à même d’en faire un portrait physique – mis à part sa prothèse auditive, sa claudication et ses dents refaites, trois conséquences de ses altercations avec la vie – c’est qu’il ne dépeint jamais les traits de Jack. En revanche, ses blessures psychiques n’ont aucun secret pour le lecteur.
Dans ce septième opus, on atteint des sommets : le cancer, la bouteille, la découverte d’un mensonge qui a gâché sa vie, la désintégration de l’Eglise catholique… tout y passe. Et quand l’histoire paraît se clore sur une touche d’espoir, sous la forme d’une « plume blanche sur le sol« , « une grosse chaussure se pos[e] dessus et l’abîm[e] ». Et à qui croyez-vous qu’appartienne le coupable godillot ?
Au père Malachy, ancien meilleur ami de feue la mère de Jack. Le prêtre, fumeur invétéré, déteste Jack, qui le lui rend bien…

Si En ce sanctuaire n’est pas le meilleur de la série – la traduction proposée ici est d’ailleurs peu enthousiasmante ; il faut dire à la décharge du traducteur que le style haché et la prose incisive de Bruen sont presque intraduisibles -, il peut donner l’occasion ou l’envie de (re)lire la série des Jack Taylor, ou un des derniers romans de cet auteur désarmant parus chez Fayard et à la traduction d’ailleurs beaucoup mieux réussie : Brooklyn Requiem.

agathe de lastyns

Ken Bruen, En ce sanctuaire, traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil, coll. « Série noire », Gallimard, octobre 2010, 200 p.- 14,50 €

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