Katherine Mansfield, Prélude suivi de Sur la baie

Katherine Mansfield, Prélude suivi de Sur la baie

Même fleuris, les mots ne suffisent pas à rendre les êtres éternels

Née à Wellington, en Nouvelle Zélande, en 1888, Katherine Mansfield s’exile à Londres à l’âge de vingt ans. Elle ne retournera jamais dans son pays natal. C’est pourtant dans cette lointaine contrée, pleine d’exotisme pour le lecteur français, que se déroulent Prélude et Sur la baie.
Dans ces deux nouvelles, l’auteur recrée, avec amour et précision, la Nouvelle Zélande de son enfance. Elle écrit son pays comme si elle ne l’avait jamais quitté. Ses récits sont en outre illuminés par l’affection que le souvenir jette sur toute chose, par la nostalgie de l’expatriée.

Il aura néanmoins fallu un événement tragique – le décès de son frère, Lawrence, mort à la guerre en 1915 -, pour que Katherine Mansfield se réconcilie avec son enfance et sa famille, et décide d’offrir Prélude, rédigé en 1916, à la mémoire de ce frère avec qui elle avait tant partagé. C’est Virginia Woolf qui les publiera deux ans plus tard, elle qui avouait être jalouse du talent de Mansfield.
Unanimement salués par la critique à leur parution, ces deux textes sont difficiles à raconter, au sens où un tableau peut l’être. Les deux histoires dépeignent donc les événements du quotidien de la famille Burnell, une famille qui ressemble évidemment à celle où Katherine Mansfield a grandi.

Dans Prélude, on déménage de la ville pour s’installer à la campagne, dans une maison plus grande dotée d’un jardin ; dans Sur la Baie, qui se passe quelque temps après, l’auteur nous fait partager une journée dans le bungalow familial au bord de la mer.
Chaque histoire se déroule sous la forme d’un récit à épisodes. Les personnages ne sont jamais présentés à proprement parler : on les découvre peu à peu, au travers des scènes qu’ils traversent. C’est en les observant que le lecteur apprend et devine leur histoire. Contrairement aux autres nouvelles de Mansfield, il n’y a pas de narrateur ici : le point de vue change selon les scènes, passant de personnage en personnage.

Tous sont mis en lumière à leur tour, mais chez les Burnell, ce sont les femmes qui dominent. Bien que Stanley Burnell soit le maître du foyer lorsqu’il est à la maison, l’impression s’installe et persiste que sa présence est toujours vécue comme une intrusion. Lorsqu’il part au travail dans Sur la baie, les femmes poussent en cœur un soupir de soulagement : Il n’y avait plus d’homme pour les déranger ; toute cette merveilleuse journée leur appartenait. Les quatre femmes de la maison sont traditionnellement considérées comme une allégorie des quatre âges de la femme : la petite fille – Kezia -, la jeune femme – Beryl, la belle et désirable sœur célibataire, qui flirte avec Stanley et semble parfois occuper la place de sa femme -, la mère – Linda, la maîtresse de maison trop lasse pour s’occuper de ses enfants – et la vieille femme – Mrs Fairfield, la grand-mère qui fait souvent office de mère.
Le décor favori de Mansfield, c’est ce jardin au profit duquel on a abandonné la ville pour venir s’enterrer à la campagne, quitte à risquer de ne plus voir grand monde. Ce jardin, dont elle nous décrit chaque fleur, cet endroit merveilleux où triomphe la nature luxuriante, sorte de Jardin d’Eden en apparences, est selon les personnages un lieu de découvertes toujours renouvelées, un espace clos et étouffant, limite infranchissable du petit monde qu’ils habitent, ou le lieu fantasmé de la première rencontre amoureuse, la nuit venue.

La beauté qui se dégage de ces deux textes réside essentiellement dans l’art poétique de Katherine Mansfield : elle réussit le prodige de donner une durée à chaque instant fugitif et en même temps à faire tenir cette durée dans un instant. Tout comme les fleurs de son jardin, la vie éclot et, avant même que l’on ait le temps de la voir passer, elle se fane puis disparaît, en un incessant mouvement de création et de destruction.
L’une des plus jolies scènes de l’ouvrage nous délivre, à travers un jeu entre la grand-mère et sa petite-fille, entre celle qui connaît la mort et celle qui l’ignore mais déjà la redoute et espère pouvoir l’éradiquer par un mot (dis jamais, supplie-t-elle sa grand-mère), le message final de Mansfield, comme une prémonition : les mots ne suffisent pas à rendre les êtres éternels.

agathe de lastyns

   
 

Katherine Mansfield, Prélude suivi de Sur la baie (raduit de l’anglais et préfacé par Fabrice Hugot), Editions du Rocher (Motifs), 2009, 173 p. – 6,50 €.

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