Kali pige
(Qu’est-ce qu’écrire ? )
Tendue, sensitive, sensuelle et découlant des voies de l’intime, l’écriture cicatrise les blessures béantes. Soyons-en reconnaissants : elle entretient avec elle-même et nous un dialogue aussi érotique que transcendant et libérateur, Ecrire devient exister – verbe (actif) qui rappelle qu’« ex-istere », c’est « se déplacer ». Franchissant sa frontière porteuse er poreuse, la vie surgit sans que se fixent trop de règles. D’autant que, commençons à le faire, nous ne savons pas grand-chose. Modelons ce qui ne peut que rester en devenir en nos phrases.
Elles ne peuvent jamais s’achever (Beckett en est le témoin). S’y déplacer est un but mais leur fin est un passage vers un autre début. Engagée dans leurs méandres, la fougue sensuelle ou érudite (un régal pour qui est épris de mythologie) devient un acte organique, passionné, ancré dans la chair matricielle du Minotaure tout en le réinterprétant en femme. Dans son labyrinthe viscéral et ténébreux, les mots, de leur encre noire, aveuglent mais cherchent autant nos formes du dedans, comme l’utérus maternel, à la fois honni et aimé, définitivement hors de portée.
Nos rédactions ou gribouillages restent un corps de femme dans sa splendeur charnelle surmontée d’une tête de taureau. Son hybridité est affamée de sexe et de sapience en créature ardente. Elle démantibule le réel voire la vérité mais parfois en est une version plus adoucie. Elle devient la déesse hindoue Kali avec ses penchants d’un désir de transformation et de création. Mais dans les deux cas, elle ne minaude pas : elle invente des lieux neufs pour sortir des pulsions parfois contraires, hors conventions des genres.
Follement féminine, elle fait écho à la chevelure et aux épines de Méduse. Bref, pour exister et nous déplacer, elle rit voire se moque de nous afin de renverser l’ordre établi car elle n’appartient à personne. En ses viscères labyrinthiques, elle reste amante, panthère et chèvre. De sein en sein, d’une page à l’autre, elle s’insinue en nous jusqu’en avalant note sexe. La voici, conquise, par ce territoire conquis.
jean-paul gavard-perret
Photo Jean-Claude Delalande