Baptiste Roger-Lacan, Le roi. Une autre histoire de la droite
Une contre-culture authentiquement contre-révolutionnaire ?
Le roi a été chassé. Il aurait pu revenir entre 1871 et 1873 si le comte de Chambord avait eu l’intelligence politique de son ancêtre Henri IV. Le roi ne revint donc pas. L’échec de la restauration d’Henri V anéantit le rêve d’une monarchie à l’anglaise poursuivi depuis le XVIIIème siècle. Pourtant, le camp monarchique investit un autre domaine que celui proprement politique : celui de la culture en développant une véritable contre-culture authentiquement contre-révolutionnaire. Et cette dernière fut tout sauf anecdotique.
C‘est cette histoire, bien souvent méconnue, que raconte et analyse Baptiste Roger-Lacan dans un livre très érudit, pas forcément accessible au grand public, mais fourmillant d’informations, qui mérite d’être lu et médité. Il lève le voile sur l’histoire de la droite monarchiste qui refusait l’héritage révolutionnaire autant que le récit positif qu’en faisait la République, notamment à travers l’Université dont elle fit son bastion. Il lui fallut donc emprunter des chemins certes détournés mais efficaces.
Ces chemins, ce furent tout d’abord la publication d’une série de Mémoires des contemporains de la Révolution, engagés dans un combat perdu et brutal, mais qui contribuèrent à entretenir le souvenir des victimes, et de la famille royale au premier chef. Puis les grands écrivains exploitèrent le filon dans des romans historiques en réalité fort nombreux, avec Alexandre Dumas en tête. Même si ce dernier n’était pas hostile à 1789, il n’en éprouvait pas moins « une empathie profonde pour les défenseurs de la monarchie » et une réelle répulsion pour la violence révolutionnaire.
Arrivèrent très vite les historiens : ceux de l’anecdote et de la petite histoire, avec G. Lenotre, qui donna « un formidable écho public à un récit profondément contre-révolutionnaire »; puis les grands maîtres qui donnèrent ses lettres de noblesse à une histoire viscéralement hostile à 1789 : Hippolyte Taine, Louis Madelin et Pierre Gaxotte. Le tout avec le soutien de l’Eglise, de l’Académie française et de grands éditeurs comme Fayard.
Le retour à la politique s’opéra avec L’Action française, Charles Maurras et surtout Jacques Bainville : avec eux, « le retour du roi n’était plus un espoir teinté de nostalgie pour un monde disparu, mais bien une nécessité sans laquelle la France ne cesserait jamais son déclin. » Le succès éditorial et commercial de Jacques Bainville assura à ses analyses une diffusion très forte dans la société. Mais on ne saurait exclure les autres personnages cités plus haut. Tous réussirent à conquérir un vaste public, avec des ouvrages accessibles et plaisants, éloignés des analyses universitaires jugées ennuyeuses (les choses ont-elles d’ailleurs changé…?)
La dernière étape se situe dans la période de l’entre-deux guerres pendant laquelle une partie – et une partie seulement – du mouvement monarchiste subit l’attraction démoniaque du fascisme et de l’antisémitisme. La figure de Gaxotte, affirmant passer du conservatisme à la révolution de type fasciste, l’illustre très bien. On peut certes regretter que l’auteur s’en tienne à la définition éculée du fascisme comme mouvement contre-révolutionnaire, ce qu’il n’a jamais été. Mais force est de constater que si la greffe du fascisme échoua en France, l’existence et la force du conservatisme contre-révolutionnaire n’y sont certainement pas pour rien.
On l’a compris, l’auteur ne cache pas son aversion pour le mouvement contre-révolutionnaire et ce souvenir de la monarchie qui « continue d’empoisonner la République ». Un poison pourtant bien peu efficace mais dont la simple existence semble quelque peu problématique…
frederic le moal
Baptiste Roger-Lacan, Le roi. Une autre histoire de la droite, Passés/Composés, mars 2025, 366 p. – 23,00 €.