Joseph Mouton, Le projet Sombr’Héros de Joseph Mouton & StennoS
Des grandeurs et servitudes du genre poétique
Joseph Mouton est un parfait irrégulier (formule qui pour certains lettrés semblera un ou une oxymore – je n’ai jamais été un spécialiste du genre). Prof d’esthétique à Nice (ce qui prouve un certain bon goût), l’auteur a publié deux livres savants sans se prendre au sérieux et publia jadis des textes dans deux revues majeures “TXT” et “Java”. Plus récemment, il a proposé le farcesque et génial Le projet Sombr’ Héros, son journal héroïque avec une typographie de Dominique Figarella puis ses StennoS périodiques chez Sitaudis.
Amoureux de la Savoie (entre autres), des alcools (doux le matin, fort le soir) et jadis de ses grands-mères – l’une chevrotait, l’autre ne faisait que « béguèter » d’où l’affection plus prononcée envers la première même si elle lui cassait les oreilles -, il ne peut être qu’estimable. D’autant que ses positions politiques osent de belles diagonales du fou. On mettrait bien cela sur le compte des Côtes du Rhône, des Bordeaux, des Bourgognes : cela serait superfétatoire car l’auteur trouve là un moyen de sourire de ceux qui nous gouvernent. Même s’il ne s’agit alors que de la grimace timide d’un rescapé. Mais pour combien de temps encore ? Et c’est un peu regrettable pour celui que ses “mémés aimaient même éméché”.
L’auteur ose ce que d’aucuns prennent pour lamentable mais qui pourtant ne devrait pas être ignoré. D’autant que lorsqu’il se fait analyste des oeuvres tierces que d’autres (les spécialistes) ignorent, il choisit « la critique sans commentaire (…) qui se contente de miniaturiser et de dramatiser obliquement le rapport que tout lecteur entretient avec le texte, à savoir un rapport de lecture ». Et si l’auteur ose dans ces citations quelques remaniements, elles sont le fruit de nécessités techniques dues à la forme choisie pour ses StennoS , l’objectif est toujours le même : préserver l’ « infra-littéral » débarrassé des ornements de la ponctuation selon un précis de décomposition et de reconstruction afin d’ouvrir l’horizon de la langue.
Cela ne plaît pas trop au milieu de la poésie. L’espace de cette dernière est si petit que ce milieu est à lui-même ses bords. Ce qui n’empêche pas ceux qui s’y consacrent d’ignorer toute fraternité. Ils se prennent pour les lions d’un territoire réduit à une peau de babouin et d’une spécialité moins partagée que le surf en Islande ou la philatélie.
Cette dernière passion, note l’auteur, « draine sans doute un peu plus d’argent et beaucoup moins d’amateurisme éteint (je veux dire : pas éclairé) » que la poésie. L’auteur s’amuse donc des grandeurs et servitudes d’un genre où un bas clergé impose sa loi. Ce qui prouve toute l’inconséquence de la petitesse des hommes. Là où le pouvoir est nul, ils trouvent de quoi sacrifier à des bassesses. Tout n’est que guéguerres de prébendes sous prétexte de question existentielle et philosophique. D’où, face à ces pissats et foirades, l’importance pour l’auteur d’être constant dans l’amour pour sa grand-mère, ses marmelade de pomme et ses tommes de Savoie et ce plus d’un quart de siècle après sa mort.
Preuve que l’amour est devenu rare. Autant peut-être que la poésie. Ses crises de foi donnent plus de maladies mentales que les crises de foie des hépatites virales. Cela ne va pas changer au moment où le carnaval consternant des élections nous fait avaler des couleuvres sans calculer nos calories ni notre taux de cholestérol.
jean-paul gavard-perret
Joseph Mouton,
– Le projet Sombr’Héros de Joseph Mouton”, Editions Richard Meïer, Elne (66200), 2017.
– StennoS (Sitaudis), 2017.