Jorge Bucay, Laisse-moi te raconter… les chemins de la vie
La qualité des contes est indéniable, quant aux leçons apportées par le livre… à celui qui lit de savoir les recevoir
Demian est un jeune homme qui a des problèmes. Les problèmes de monsieur tout le monde : dans ses relations familiales, amicales, sentimentales, professionnelles. Les gens l’écrasent, l’étouffent, usurpent sur ses droits… Surtout, donc – car on n’est évidemment jamais la victime de l’univers entier – il a des problèmes avec lui-même. Mais cela, il ne le sait pas assez ; il le devine toutefois. Alors, il se rend chez Jorge, un thérapeute original, farfelu, qui vous reçoit en jean, avec un tee-shirt orange, boit du maté en pleine séance et vous écrit de longues lettres poétiques, presque d’amour. Jorge écoute, analyse, donne des conseils, vous pousse dans vos derniers retranchements, et vous amène bien sûr à l’insulter, comme tout bon psy. Mais Jorge, qui n’est pas un psy traditionnel fort de théories bien cadrées et rigoureuses, ne fait pas que cela, car il est surtout un pédagogue. Lorsque vous venez le voir, Jorge vous reçoit et – le seul titre du roman vous le dit bien – vous guide dans les chemins de votre vie grâce à des récits exemplaires, et naïvement beaux. Le Gordo – « le gros » – est un sage sans en avoir l’air, qui a réinventé la valeur cathartique et didactique des contes de notre enfance, des récits populaires, paraboles universelles de nos petits tracas quotidiens, le plus souvent fils de nos propres mesquineries, et que des parents un peu plus conteurs auraient pu nous apprendre à surmonter. Heureusement, Jorge est là pour nous les faire connaître.
Voulons-nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes ? Sur la vie ? Le conte vient à notre secours. Ces contes aux leçons si simples souvent – mais les sources de nos découragements et tristesses ne sont-elles pas essentiellement naïves ? – font l’essentiel du charme de ce livre. En effet, le déroulement des consultations de Jorge, où Demian se raconte et qui sont prétextes à ces récits, se réduit souvent à une peau de chagrin… Mais, malgré cet émiettement narratif constituant le fil de ce roman, souvent trop abstrait, on sent les progrès réalisés par Demian, on sent que le jeune homme « guérit » – jusqu’à devenir un pédagogue lui-même, évidemment, et ces avancées subtiles du « traitement » ne nous laissent pas indifférents.
Jorge distingue trois sortes de psychologies : celles du passé, du présent et du futur. La psychanalyse figure parmi les premières ; la psychologie de l’adaptation du comportement est des dernières. Chacune a ses vertus, mais inverses, comme antagonistes, un écart dramatique se creusant entre connaissance de soi et urgence de s’adapter aux sollicitations de la vie quotidienne – ces deux pôles étant, au fond, les deux tâches fondamentales de toute thérapie. Le livre nous renseigne bien sur les écueils de chacune de ces démarches psychologiques. La voie centrale serait alors celle de la Gestalt, celle suivie par Jorge, qui nous apprend la solitude dans la force, mais une solitude généreuse selon lui : bien conscient des risques de nombrilisme et d’éloignement de toute solidarité humaine que fait courir un trop grand souci de soi il évoque ces risques, et essaye de les évacuer.
Si la qualité des contes est indéniable, l’histoire de Demian, en revanche, peut laisser une impression mitigée. Quant aux leçons apportées par le livre… à celui qui lit de savoir les recevoir, les évaluer, et les critiquer.
À vous de voir si la leçon saura vous plaire. Mais quoi qu’il en soit, les contes, eux, vous passionneront !
samuel vigier
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Jorge Bucay, Laisse-moi te raconter… les chemins de la vie (traduit par Nelly Lhermillier), Oh ! éditions, 2004, 346 p. – 19,90 €. |
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