Jean-Marie Laclavetine, Matins bleus

Jean-Marie Laclavetine, Matins bleus

Vous ne traverserez plus un hall de gare sans vous dire que vous êtes peut-être le numéro 16, ou N, de Matins Bleus

Anne-Marie de Vaivre est la fille de Jean-Devaivre, ce grand monsieur du cinéma français récemment disparu et dont les mémoires ont été publiés en 2003 sous le tire Action ! Sans sa vigilance et sa ténacité, ce livre n’aurait peut-être pas vu le jour.
Et sans son enthousiasme, peut-être n’auriez-vous pas entendu parler de
Matins bleus dans les pages du littéraire

Vous ne traverserez plus une gare, un hall de gare, sans vous dire que vous êtes peut-être le numéro 16, ou N, de Matins Bleus.

 

En d’autres temps, d’autres époques, ce roman aurait eu pour titre – ou pour étiquette –Tranches de vieDestins Croisés, Short cuts
S’agissant de Matins Bleus, la dernière œuvre de Jean-Marie Laclavetine, éditeur et romancier – un roman publié dans la fameuse collection Blanche, de Gallimard, – on est plus circonspect, spontanément l’on se méfie, ou l’on révère.

De Laclavetine, on a tout dit – sous le manteau, ou en face et en direct, comme sur le plateau de Pivot il y a cinq ans, où les méchancetés ont fusé à propos de Première Ligne.
L’on a filé des métaphores faciles à partir de sa passion pour les trains, le taxant d’auteur de romans de gare, d’éditeur qui rêve de mettre la littérature sur des rails…
Traité, sur papier ou en direct, par ceux qui jalousent son pouvoir d’éditeur, de cynique ou de manipulateur, de faux auteur, comme son faux double de Première ligne (Goncourt des Lycéens en 1999)
Avec Matins Bleus, les acides, ceux qui n’aiment pas son narrateur, trouveront dans ses portraits nouvelle matière à avanies : auteur ordinaire sur PC de pissotière, monovalent monocouleur de peintre en bâtiment… Eh bien ils ont tort.

Matins Bleus est un roman magnifique, bien construit, attentif.
Unité de lieu : l’espace clos d’une salle des pas perdus.
Unité de temps : du lever au coucher du soleil. Un 19 mai, de 6h30 à 17h08, dernier printemps, dernier soir d’un ange. 
Unité d’action : celle d’un écheveau vivant d’existences qui s’entrecroisent, se touchent, sans se connaître, et qui, pour certaines, vont mourir. 

Jean-Marie Laclavetine a pour ses personnages – ce pourrait être vous, moi, n’importe qui de passage dans cette gare que chacun prendra pour la sienne – une ferveur tendre et élégante.
Ce qui frappe le plus, c’est cette bienveillance attentive et précise à chacun de ces presque-anonymes, cette façon de ne pas décrire la psychologie ou le ressenti de ces héros du quotidien, mais de les rendre, de les donner à voir au travers de leurs pas et trajets d’une journée dans le lieu clos d’une gare, où seuls sont présents les humains – les trains, eux, sont juste suggérés par les cliquetis des panneaux d’affichage.

Matins Bleus, c’est 10 heures 38 minutes de l’âme et du bouillonnement d’une gare.
Avec ses points fixes : le kiosque, le buffet, les pissotières.
Des milliers de pas et de vies. Le narrateur en choisira quinze.
Parmi eux un bouilleur de cru de centrale, un enfant cancéreux et son médecin de garde. Une fugueuse rouquine, un acteur décati, un vieux joueur, son fils, son ex-femme et belle kiosquière. Les moustaches d’un garçon de café amateur de chats.

Et Ange, le bien nommé. Le bègue poète, obsédé du portable, qui ne bégaie plus lorsqu’il dit des poèmes… L’épicentre du roman, le peintre en bleu de l’armature de la gare, observateur en nacelle de tout ce microcosme.
Ange, revêtu d’ors, de pourpre et d’hyacinthe, ô vous,soyez témoin que j’ai fait mon devoir, comme un parfait témoin et comme une âme sainte…

Tout au long des deux cent quarante-deux pages de Matins Bleus, Ange plane, observe, n’en finit plus de tirer sa peine.
Jusqu’à ce 19 mai, 17h08, où Pablo, humain, trop humain, bonnet de coton enfoncé jusqu’aux yeux, jamais sorti de la guerre qu’on l’a obligé à faire, finit par disjoncter…

anne-marie de vaivre

   
 

Jean-Marie Laclavetine, Matins bleus, Gallimard coll. « Blanche », 2004, 242 p. – 16,50 €.

 
     
 

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