John Lukacs, L’héritage de la Seconde Guerre mondiale

John Lukacs, L’héritage de la Seconde Guerre mondiale

Une brillante réflexion sur la Seconde Guerre mondiale

L’historien américain John Lukacs, référence reconnue dans le monde des historiens de la Seconde Guerre mondiale, est l’auteur de très nombreux ouvrages sur cette période, notamment du Churchill. Londres. Mai 1940, l’un des meilleurs livres d’histoire qui nous a été donné de lire.

On ne peut que se féliciter de la traduction de son essai sur la Seconde Guerre mondiale. Il ne s’agit pas en effet d’un récit mais d’une réflexion à partir de plusieurs questions autour de cet évènement qui n’en finit pas de hanter les mémoires.

Avec un ton et un esprit totalement libres, John Lukacs s’interroge et cherche à remettre en cause ce qu’il considère comme des idées reçues ou erronées sur certains évènements ou personnages.

On trouve donc des analyses intéressantes sur la nature de la Seconde Guerre mondiale, et sur ses différences avec la Première (une guerre idéologique et non plus seulement entre nations) et avec celles qui l’ont précédée (abolition de toutes les règles de la guerre, notamment vis-à-vis des civils) ; sur les différents courants historiographiques, dits révisionnistes, qui, à travers les décennies, ont proposé diverses interprétations des évènements ; sur la politique américaine, notamment l’isolationnisme dont Lukacs rappelle qu’il ne peut être confondu avec du pacifisme.

Les pages les plus stimulantes sont celles consacrées à Hitler et au portrait qu’en trace l’auteur. Lukacs s’inscrit dans le courant qui reconnaît au dictateur des qualités d’homme d’Etat et de chef militaire. Loin d’être un esprit étroit, il le voit « gonflé de haine » (p.101) mais habile stratège. Sa principale erreur aurait été de sous-estimer la solidité de la coalition alliée et de ne pas percevoir avec réalisme la détermination de ses ennemis à l’anéantir. Selon Lukacs, à partir de l’échec de la Wehrmacht devant Moscou, en décembre 1941, Hitler sait qu’il ne peut plus gagner sa guerre. Dès lors, son objectif vise à rompre la coalition, à exploiter ses contradictions, à arracher une paix avec l’un de ses membres (p.110). Dans cette optique, plusieurs de ses offensives (Koursk, Ardennes) ont des objectifs politiques : être en position de force pour négocier. Lukacs revient en détails sur toutes les ouvertures faites en direction des Soviétiques ou des Alliés par les nazis.

De telles démarches, explique-t-il avec raison, ne sont jamais effectuées à l’insu d’Hitler, et « elles n’allaient pas contre ses vœux », surtout celles avec les Anglo-Saxons qui, pense-t-on à Berlin, traiteraient mieux les vaincus que les Russes. Tout cela est fort convaincant.

Le livre se termine sur une réflexion sur les origines de la Guerre froide. Lukacs pense qu’elles sont à chercher uniquement dans la Seconde Guerre mondiale. Il écarte d’un revers de la main toute idée d’un enracinement dans le combat entre le libéralisme et le communisme et dans la guerre civile européenne née en 1917 (thèse de Nolte). La Guerre froide serait née d’un malentendu entre Anglo-Saxons et Soviétiques sur l’organisation de l’Europe de l’après-guerre et les ambitions des uns et des autres.

C’est peut-être là que le bât blesse. Lukacs fait de Staline un tyran nationaliste plus qu’un révolutionnaire internationaliste (p.80). C’est vrai pour la guerre (lire à ce propos le Journal du chef du Komintern, Dimitrov). Mais l’auteur sous-estime visiblement la dynamique idéologique dans l’emprise soviétique sur l’Europe.

Quant à Roosevelt, le portrait qu’il dresse de ses buts de guerre, de son désintérêt pour les affaires européennes et de ses illusions sur Staline est bien vu. Mais faut-il pour autant souscrire à sa vision de la Déclaration sur l’Europe libérée de Yalta, « générale et inconsistante » (p.196) ? N’est-ce pas au contraire la preuve que les Etats-Unis commençaient à s’intéresser au sort de l’Europe et espéraient sincèrement y voir la démocratie s’y implanter ?

John Lucaks pose, dans son livre, la question essentielle : celle de l’héritage de la Seconde Guerre mondiale, ou plutôt des héritages. S’il faut en retenir un, ce serait l’hégémonie des Etats-Unis. Cette guerre constitue, dans leur histoire, une étape essentielle dans l’établissement de leur puissance et dans leur projet mondialiste que la Guerre froide justement bloqua jusqu’en 1991. Pour l’Europe, c’est au contraire un bien triste héritage, une autre étape dans sa progressive sortie de l’histoire.

f. le moal

   
 

John Lukacs, L’héritage de la Seconde Guerre mondiale, François-Xavier de Guibert, mars 2011, 217 p.- 22,00 €

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