Fondation Charles-de-Gaulle (collectif), Charles de Gaulle, chrétien, homme d’État
De Gaulle et sa foi
Il existe en France une sorte de De Gaulle inventé, décrit comme un social-démocrate droit-de-l’hommiste, et instrumentalisé par les partis politiques. Le colloque, organisé par la Fondation Charles de Gaulle et dont les actes sont ici publiés, permettra-t-il d’y voir plus clair ? Consacré aux liens pouvant exister entre la foi catholique du général et son action d‘homme d’État, il rassemble divers spécialistes reconnus de la question.
Ce qui ressort très nettement de toutes les interventions, c’est la foi profonde mais en même temps intériorisée et discrète, qui habite le général de Gaulle. Issu d’un milieu catholique traditionnel, rallié sans conviction à la république parce que le roi ne revient pas, mais aussi parce que la papauté l’exige, le jeune Charles baigne dans une atmosphère religieuse déterminante. Pratiquant, il ne devient jamais un militant catholique, ce qui l’éloigne du catholicisme social, même s’il y puise sa vision de l’économie et de la société (Jérôme Grondeux). Officier catholique, il se rejoint jamais le camp des cléricaux actifs (Xavier Boniface). Dans un texte qui manque parfois de retenue, Jacques Julliard note l’influence directe de Péguy sur le jeune Charles, lequel puise dans les œuvres du poète la personnification et la vocation de la France comme sa condamnation de l’argent et de l’individualisme.
Plusieurs études nous permettent de connaître les années de formation du futur chef d’État. Sa connaissance des textes et des auteurs sacrés est solide. Il médite les œuvres de Pascal qui l’ont influencé. Il appartient au monde des catholiques ouverts, proches des libéraux, mais toujours obéissants vis-à-vis de Rome. Cette imprégnation de culture chrétienne coexiste avec le stoïcisme moral et une sorte de nietzschéisme, dans lequel de Gaulle puise l’exaltation de la volonté et du dépassement de soi (Alain Larcan).
L’ouvrage prouve que, dans le domaine religieux aussi, la personnalité du général s’avère complexe. Son orgueil qui a tant dérouté ses adversaires, cohabite avec une sincère humilité. Si la France demeure à jamais la fille aînée de l’Église, il n’en respecte pas moins les traditions laïques du pays. Son catholicisme est inséparable de son patriotisme (Jacques Prévotat). Car, comme le rappelle Jérôme Grondeux « le pivot de la pensée gaullienne reste la nation ». Dominique Borne note avec justesse que, pour le général, la religion est une partie intégrante de la civilisation. L’histoire à laquelle il se réfère est une histoire qui rassemble les Français au-delà de la fracture de 1789. Ce croyant convaincu pense que « Dieu n’intervient pas dans le cours de l’histoire » mais qu’il « juge les intentions, c’est-à-dire les âmes. »
De Gaulle est, on l’a dit, un fils respectueux du pape, chef de l’Église catholique en même temps que chef d’État. Sébastien Gué le décrit néanmoins comme attaché à ne pas laisser l’institution s’ingérer dans les affaires françaises, mobilisant les services diplomatiques pour l’élection d’un pape conforme aux intérêts de la France et approuvant les orientations religieuses (l’aggiornamento) et politique (la question du développement) impulsées par Jean XXIII et Paul VI. Loin d’être un machiavélien, il se rattache davantage à la tradition de Richelieu, « favorable à une Europe chrétienne, sous l’égide du roi de France. » La chrétienté de De Gaulle est celle de son temps, ouverte et respectueuse de la liberté de conscience et de l’autonomie de l’État (Jean-Marie Mayeur).
Le colloque s’achève avec d’intéressantes études sur les relations entre de Gaulle et les autres religions. S’il accorde sa reconnaissance au protestantisme pour sa loyauté pendant la guerre, il n’éprouve aucune attirance pour la Réforme. Les relations avec le judaïsme sont complexes, marquées par la rupture de 1967. Quant à l’islam, il s’y intéresse très peu, au profit des États arabes.
Une phrase de De Gaulle retient l’attention. Il la prononce dans un discours officiel, le 31 mai 1967, à la villa Bonaparte, siège de l’ambassade de France auprès du Saint-Siège. Devant la colonie ecclésiastique française, il affirme que « l’Église est éternelle et la France ne mourra pas […] Quels que soient les dangers, les crises, les drames que nous avons à traverser, par-dessus tout et toujours, nous savons où nous allons, nous allons, même quand nous mourrons, vers la Vie. » Cette phrase, improvisée et ajoutée au texte du discours par le général lui-même, qui a de quoi faire s’étrangler le plus modéré des laïcistes, confirme la force de sa foi, aussi discrète en soit l’affirmation, aussi honorable soit son observance de la laïcité à la française, aussi compliquées soient ses relations avec l’épiscopat. Cette foi n’est pas une simple croyance mais une part essentielle de son identité et de son action politique. Il n’est pas un homme d’État chrétien mais « un chrétien chef d’État » (Jean-Pierre Rioux).
Pourtant, toute son action est-elle conforme à la doctrine ? Sa politique algérienne, avec ses ambiguïtés dramatiques, l’abandon des harkis, l’indifférence pour les pieds-noirs, aurait pu être davantage étudiée, à l’aune de sa foi. Et on retiendra cet aveu fait à Peyrefitte en 1963 qui aurait mérité davantage qu’une note en bas de page (p.61), à propos de la réforme liturgique : « Je ne suis pas sûr que l’Église ait eu raison de supprimer les processions, les manifestations extérieures du culte, les chants en latin. On a toujours tort de donner l’apparence de se renier, d’avoir honte de soi-même. Comment voulez-vous que les autres croient en vous, si vous n’y croyez pas vous-même ? » En fin de compte, ce colloque de très grande qualité nous permet de mieux connaître le vrai de Gaulle, un homme de foi animé d’un grand dessein pour la France, bien éloigné des canons actuels qui définissent l’homme politiquement correct.
f. le moal
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Fondation Charles-de-Gaulle (collectif), Charles de Gaulle, chrétien, homme d’État, coll. « Histoire », Le Cerf, août 2011, 429 p.- 25,00 € |
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