Johann Charvel, L’Œil du vigile
Dans un monde de fous, il n’est pas étonnant de voir un vigile de supermarché devenir complètement loco et organiser un spectacle sidérant et délirant
Henri est un voyeur. Perché dans sa tour, cet homme à l’imposante stature et au poids impressionnant ne doit sa survie dans un supermarché qu’à un vigile avec lequel il a tissé un lien indéfectible et qui l’a protégé d’un licenciement hautement prévisible. Henri est payé à prévenir les vols. Il est reclus dans une pièce et condamné à visionner douze écrans de surveillance. La routine est là et bien là. Les récidivistes sont des personnages hauts en couleurs qui donnent l’impression de jouer au chat et à la souris. De temps en temps, un novice entre dans la danse. S’il n’y avait qu’Henri, le sermon rédempteur serait d’usage. Malheureusement, le supermarché ne cesse de se déshumaniser et Henri se retrouve dans une mise en abyme de la surveillance. Un avorton de première, supérieur hiérarchique qui tient à avoir sa peau, est sans cesse derrière lui. Son but, monter en exemples les prises d’Henri. Alors, forcément, Henri fini par péter un câble. Son mentor de toujours, un qui rêve de déclamer de la littérature dans la sono du magasin, erre dans les rayons et instille à Henri le goût de la révolte. C’est dit ! Dans un monde où l’ordre règne en diktat, un peu de trouble ne peut nuire. Le plus dur, bien souvent, est le premier pas. Après, un bon plan, un peu de malice et beaucoup de courage suffisent pour agir, maîtriser son destin, avoir une bonne image de soi et retrouver les sentiers de l’humanisme.
Au début de la lecture, on se demande bien comment va s’en sortir Johann Charvel. Si on a eu la chance de la voir, on ne peut que mettre cette histoire en relation avec l’émission belge Striptease et un de ses épisodes. Celui où deux femmes détectives de grands magasins, seules et âgées, ne vivent que pour attraper les voleurs et mouillent leur culotte quand elles subodorent une histoire louche, planquées derrière un rideau de vêtements. Mais Johann Charvel suit une autre voie. Son héros à l’apparence difforme, obèse de chez obèse, est un apôtre de la prévention. Il est quelquefois joueur et se plaît à effrayer ses victimes, mais il a le fond sympa et, plutôt que de prévenir les flics, il préfère faire sa morale et donner une chance à tous ces petits délinquants qui en leur for intérieur n’en sont pas. Le roman pourrait traîner en longueur, mais le microcosme d’Henri s’agrémente de deux-trois personnages hauts en couleur et dont la loufoquerie les rend plus vivants. La grosse personne qu’est le supermarché ne cesse d’avoir de petits garnements qui la titillent. On est dans une arène où le taureau s’énerve des nombreuses banderilles lancées par des picadors en folie. Le matador n’est pas encore rentré en scène. Il est confortablement installé dans la loge du roi, spectateur anonyme, quand tout à coup, malgré son embonpoint, d’un saut gracieux il saute sur la piste de sable et, avant d’enfourcher un cheval de fortune, il entame la faena de muleta, le travail à pied du matador à l’aide d’un leurre…
j. vedrenne
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Johann Charvel, L’Œil du vigile, L’Insomniaque, mai 2007, 112 p. – 8,00 €. |
