Jean Rouaud, Manifestation de notre désintérêt

Jean Rouaud, Manifestation de notre désintérêt

« Les intérêts financiers ne sont pas nos intérêts »

Ce petit volume contient quatre textes de Jean Rouaud, qui ont pour point commun d’évoquer des problèmes sociaux et politiques. Placé en premier, l’essai éponyme est le plus important des quatre, par son contenu – comparable à un manifeste – comme par sa longueur. Sa phrase initiale en donne le ton : “Les intérêts financiers ne sont pas nos intérêts.“
L’écrivain développe en exprimant son indignation face aux “marchés“ qui gouvernent le monde actuel et aux politiciens qui jugent indispensable de les “rassurer“ plutôt que de résoudre les problèmes d’une population censée consommer toujours davantage alors même qu’elle s’appauvrit, prise dans le cercle vicieux des marchandises et des technologies conçues pour se périmer ou pour devenir obsolètes au plus vite. Si les observations de Rouaud n’ont rien d’inédit, son écriture les rend bien plus frappantes qu’elles ne le seraient formulées par quelqu’un d’autre, et la façon dont il critique le mythe du “progrès“ historique “qui partirait de l’homme de Cro-Magnon pour arriver à Steve Jobs“ (p. 17) en passant par Auschwitz et la Kolyma est d’une efficacité rhétorique propre à emporter la conviction du lecteur.
Pour le plaisir, citons encore un brin de sa prose, au sujet de la fin du “système D“ : “Sans doute un reliquat préhistorique, une trace d’arriération dont il fallait au nom du progrès se débarrasser. Les marchés relayés par les assurances et l’administration ont là encore réglé le problème. […] Quiconque sera pris la main dans le sac à tenter de dévisser cette vis sera considéré en infraction, et même le réparateur et le garagiste qui doivent renvoyer le boîtier bourré d’électronique en se gardant bien d’y toucher. Quant à l’appentis ou à la paillote ils seront impitoyablement rasés et leurs bâtisseurs auront à s’expliquer devant un juge. La marge d’autonomie des individus se réduit comme peau de chagrin.“ (p. 23) Si cet essai n’est pas forcément voué à un succès comparable à celui de l’Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, les lettrés le liront avec délectation.

Les textes suivants du recueil sont d’un intérêt plus limité, traitant des dangers du patriotisme et du concept d’identité nationale. Jean Rouaud ne se serait peut-être pas penché sur ces questions s’il n’avait pas été cité par Nicolas Sarkozy, en 2006, à titre d’écrivain dont l’œuvre enseignerait “l’amour de la patrie“. Il a tenu d’abord à dissiper le malentendu, puis à protester contre le retour en force de l’idéologie nationaliste (dans deux articles initialement publiés dans Le Monde, en 2007 et 2009, et reproduits ici). Moins réussis sur le plan de l’écriture et plus banals quant à leur contenu que “Manifestation de notre désintérêt“, ces textes nous font soupçonner l’éditeur de les avoir retenus pour donner du volume à ce petit ouvrage. Cependant, la proposition que fait Rouaud, de remplacer notre hymne national par l’air de Carmen, “L’amour est enfant de Bohème“, clôt le recueil sur une idée savoureuse, qu’on aimerait voir se propager. (A quand une pétition lancée par l’auteur ?)

agathe de lastyns

Jean Rouaud, Manifestation de notre désintérêt, éd. Climats, mai 2013, 59 p.- 6,00 €

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