Jean-Pierre Otte, Sur les chemins de non-retour
Seule l’intimité a de l’avenir
Y a-t-il moins authentique que la poésie ? Souvent, les poèmes sont des poids morts tirés d’une enclume elle-même lestée de quelques tricératops reconstitués pour les besoins de la versification.
Mais, soudain, comme dans les feuilletons, alors que votre lassitude s’ornait du charmant prénom du cynisme, au hasard d’un mail, vous tombez sur un poète, c’est-à-dire quelqu’un pour qui « l’odeur de brûlé de l’obscurité / colle à la figure comme un masque funèbre, / pour quel office ? ».
Vous vous dites que les dés roulent derechef et qu’un poète se reconnaît au fait qu’il écrit à votre place des choses que vous auriez dû écrire. Il vous accule au rang d’impuissant et vous éprouvez cette manière de plaisir que l’impuissance promeut lorsqu’elle se métamorphose en signal de l’altérité potentielle.
Et on se prend à rêver que le dévoiement constitue un réel retour en grâce afin que l’égarement ne soit pas que l’addition fortuite de démissions. Les poètes ne sont pas adeptes de la prétérition. Ils parlent sans détours de ce qui se contourne.
Ainsi, dans son recueil Sur les chemins de non-retour, Jean-Pierre Otte « semble dire la perte nécessaire de presque tout / si l’on veut passer en fraude avant l’aube / la frontière qui n’existe pas entre les mondes ».
J’ai déjà dit à quel point la poésie est la seule forme, encore audible et lisible, de la narration dans laquelle le phénomène et l’abstraction coexistent dans une « criée d’étoiles ». Jean-Pierre Otte « illustre » à merveille le fait que la narration poétique, sans être soumise au diktat de l’être, ne peut exister qu’en préemptant le fil d’une pensée au centre de laquelle l’araignée des « grands récits » se consume elle-même.
Seule l’intimité a de l’avenir. Bientôt, on regardera l’histoire, la sociologie, la psychologie, le célibat comme on regarde la reconstitution d’une taille de silex avec une moue de dégoût pour nos ancêtres.
La poésie, c’est l’inverse de la peau de bête : elle ne boucane pas. Selon Schopenhauer, la joie réside dans la poussée de nos prétentions quand nous faisons bonne fortune. Peut-être était-elle plus simplement le ricanement poétique devant ces prétentions au bon ou mauvais bonheur comme il y a des nihilismes positif et négatif.
Jean-Pierre Otte nous entraîne dans ce sillon où les rivières subsument un peu plus que l’installation d’un robinet. Il pense que « il faut s’en remettre / à l’arc-en-ciel tombé sans bruit par-delà la clôture ».
Dans cette perspective, le langage de l’intime – loin des narcissismes – est « un langage sans équivoque » où « il y a des cercles qui se resserrent, et au milieu, / un défi d’audace ».
J’aime dans ce recueil cette façon d’entrer à pas de loup dans la gueule de l’âme qui « est le rêve de la chair ». J’aime cette manière d’être à l’extrémité du monde en Ardennes, en train d’éviscérer des truites qui sont comme des miroirs qui nous « rabattent en arrière », spectateur ravi du long défilé des femmes pour qui l’identité entre se vêtir et se dévêtir ne souffre d’aucune ambiguïté.
J’aime cette poésie dont nous ne connaissons que les circonstances qui l’ont fait naître et qui aurait pu être tout autre si d’autres circonstances « en coulisses » avaient prédominé.
Chez Otte, l’hypothèse est souveraine comme la vie qui ne la menace pas plus qu’elle ne l’encourage consciemment car le sens, pour reprendre les termes de Jean-Luc Nancy dans L’équivalence des catastrophes, est toujours « ce qui s’invente, jamais ce qui se récupère ».
En définitive, la vie est probablement un peu moins qu’une mosaïque de Pompéi après une éruption volcanique mais, grâce aux poètes comme Jean-Pierre Otte, on se procure l’illusion bienfaisante qu’elle fût une fête au cours de laquelle les chansonnettes, les vers et les cars de police ont entremêlé leurs sirènes pour clamer qu’Homère est le seul survivant de chaque époque.
valery molet
Jean-Pierre Otte, Sur les chemins de non-retour, éditions de Corlevour, mai 2022, Prix Max Jacob 2023, 128 p. – 16,00 €.