Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques
Le temps et les humeurs
La poésie de Jean-Pierre Otte « oblige » à une fascination. Du corps ou de l’esprit dans ce double ensemble – l’un dans la restriction, l’autre dans l’abus –, surgissent les échos de nos strates et pas seulement de notre mémoire.
Expert de nos géologies intérieures, le poète plonge dans les couches qui nous plombent avec tatouées dedans ou dessus l’empreinte de notre règne, de notre gloire et de nos déclins qui, en parallèle au monde, donnent à ce qui nous entoure les mêmes interprétations . C’est donc chez Otte parachever le fond de nos entrailles aussi bien que celle de la terre et de ses océans.
Plus ou moins avertis du monde, nous vaquons à nos occupations, nous allons et venons selon nos horaires et les humeurs de notre environnement là où, au mieux, nous ne sommes que des passants en nous libérant parfois de notre gangue au milieu des gangs.
Mais pour nous apaiser, Otte nous offre de bien belles images que charrient les poèmes, « comme les reflets de feuillage au fil du vif courant » qui expriment ce que nous exprimons (enfin presque). En conséquence, ils sont des occasions pour devenir qui nous sommes , dans l’espoir de nous outrepasser et porter ailleurs ce que nous devenons.
Cela permet de se modifier de fond en comble au gré des vagues de la vie mais pour réajuster l’équation de notre existence selon la double appartenance à soi et au monde. Certes, au creuset de notre être, reste un pays étrange, « des arbres chargés de lichens argent, / des féeries d’étincelles / dans les rets du soleil » histoire parfois de nous mirer les couilles où des « elfes se lèvent en reflets légers /(…) et les masques tombent comme des écorces ».Rassurons-nous : même s’il y a tout qui nous investit, corrompt et étend sa pourriture, à nous de l’expulser et Otte nous donne ses propre pulsions pour que nous réhabitions notre pays étrange « sur la patinoire du monde ».
A nous de danser, libres, au-delà même de notre désir dérisoire. Certes, ici, ailleurs, « ce ne sont que débats isolés, égarements sans retour, soûleries et priapées » mais il s’agit de ne plus vivre sur nos décombres et nos rêves défaits. Le début d’autre chose devrait enfin advenir même si le temps court. Plus question de voyager dans la face cachée des choses et dans le repli ombreux qui confère au présent sa discutable profondeur. Il arrive que dans notre esprit la lumière revienne.
De plus et pour le faire, il convient de nous survolter, au moins par intermittences. Existent alors des éblouissements, jusqu’à ce que le grand silence de notre inconscient revienne en nous dans un ressac étourdissant. Alors, allons afin que notre présent ne revienne plus au passé. D’où notre injonction : notre ressentir permanent « sur la terre des permissionnaires ».
Et comme bonus gicle « la figure foudroyante de l’amour ». Certes, l’homme se contente de l’épanchement tandis que la femme, par le sortilège de son corps, veut enclore en elle l’univers entier. En cas d’échec, elle connaît un pis-aller et se referme sans bruit dans ses propres bras.
Néanmoins, les êtres restent des obsédés. Et pas seulement par des coucheries qui ne feraient pas des illusions ou des « tromperies du présent ». Otte nous rappelle que l’amour est une besogne, « et l’amant se doit d’être au mieux de son rendement ». A lui d’inventer, une subtilité dans ses actions qui seraient alors pleines de délices. Dans ce but, exit l’acte accompli qui ne s’accomplit qu’avec une telle célérité « qu’il paraît un trait d’irréalité. » Nous avons donc bien mieux à faire et le poète nous le rappelle.
A chacun de sortir d’un pâle loisir nostalgique pour restituer par le grand menu l’amoureux. Ici, la femme voltige, « vole à contre-courant, glisse sur les replis fluides du vent, avec de brusques crochets imprévisibles ». Le tout non sans caprices, foucades dans une harmonie extensive. Parfois, son esprit s’embue par distraction et des liens s’étirent. Mais à chaque homme de porter ses doigts « à l’Y des cuisses / sous un duvet bouclé et blond ». Bien sûr avec science et conscience, et d’un index expert qui produit un feu de neige, par frottement, une émotion grande en ondes concentriques ». A bon entendeur, salut.
En résumé, dans l’amour comme dans la vie, le danger existe. Mais Otte devient le maître enchanteur de nos manœuvres sans nous égarer de ruses et d’un esprit finassier. L’existence doit donc élaguer stratagèmes et artifices pour rejoindre notre sincérité, notre vérité sans oublier bien sûr notre désir quoique souvent primesautier.
jean-paul gavard-perret
Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques, éditions Sans Escale, 2026, 79 p. – 15,00 €.