Jean-Pierre Nadau, Dessins à dessein
Le pygmalion des destins
L’œuvre de Jean-Pierre Nadau est à double tranchant sous des tours et atours graphiques. Dans son géométrisme suffisamment rigide pour éviter de virer au psychédélisme fumeux, l’artiste garde cependant le goût pour les histoires courbes qu’affectionnent ses compatriotes haut-savoyards. Le tout, il le métamorphose dans ses nuits d’insomnies où des femmes remuent en amazones ou sorcières. Un tel créateur les dessine dans divers plans de Paris et d’ailleurs, dans son cinéma fixe et noir et blanc dont l’écran s’élargit.
Tout un monde sensuel, fantastique et parfois néo-réaliste (enfin presque) provoque contre les mots et le monde des reprises, entre cauchemars de songes. Et à travers ce superbe ouvrage qui devient une superbe ouverture, nous découvrons le maître des embrouilles et embrouillaminis au plus proche de son imaginaire, son inconscient. Surgit la présence où la fortune de divers mondes imaginés qui sourient à l’audacieux.
Ses silhouettes flottent dans l’atmosphère et deviennent de multiples faces de nos défaillances et de nos troubles parfois schizophréniques. De tels dessins jaillit un trop dans lequel nous n’avons plus vraiment d’être comme nous l’estimons. Et au sein du silence de telles œuvres, tout devient un vacarme insolent. C’est un peu comme si Nadau délirait. Si bien qu’à son sujet et en paraphrasant la prière catholique, nous pouvons l’entendre dire : « Pardonne-moi, mon dieu, je ne sais plus ce que je dessine ! ».
Jaillissent de son monde des égéries, des gorgones, des traîtresses et des femmes qui rient et sont déjà prêtes à mettre des hommes dans leur lit. Mais sa seule langue est celle du désir de faire et de « parler » ce qui se murmure. Certains mots de divers registres ne gâchent rien mais ils restent cachés. Seuls les lignes et volutes parlent par celui qui devient instrumentiste du graphite et ténor du monde sous l’impulsion de son outil.
Dans ses œuvres les significations défaillent mais relèvent du défi d’une hardiesse et d’un souffle créatif. Nadaud bouscule tout, met le feu aux poudres entre une certaine allégresse et de délicates circonvolutions. Existe là, en sus, la force de ses hantises. Plus question d’appel en cassation là où, face à la logorrhée verbale, s’épanche une liberté en de tels capharnaüms. L’artiste révèle parfois la nature profonde de l’orgasme et de sa vérité. Sous sa main (parfois d’une touche tendre), tout devient canaille, complice. Le tracé parle le corps et aussi non seulement celui du monde mais du cosmos.
Le créateur nourrit pour nous de vastes et glorieux desseins. Et nous avons bien des rendez-vous encore et en corps en de tels crépuscules de déesses, fées de cosmos ou du logis accompagnées de jockeys ou d’animaux hirsutes. Leurs figurations dissolvent l’existence commune, la vulgarité, la souffrance. Tout se partage là où Nadaud nous sort des miroirs pour multiplier l’infini de ce que nous découvrons en un tel nouveau « dasein ». Enfer ou ciel qu’importe, Paris n’est plus forcément ici.
jean-paul gavard-perret
Jean-Pierre Nadau, Dessins à dessein, Editions Lelivredart, 2025, 112 p. – 30,00 €.