Jean-Pierre Faye, Battement
Jean-Pierre Faye et les jockeys boîteux de l’Histoire
Jean-Pierre Faye est un romancier ambitieux. Il a fait de la question politique le sujet même de ses textes sans pour autant prêcher (ce qui ne sert qu’à convertir les convaincus). Battement, comme les autres livres de la première époque de l’auteur (publiés originairement au Seuil), poursuit un dessein singulier. La narration devient une « chose en souffrance » qui se démultiplie au gré de la passion, de la détresse ou de la passivité de ses actants, voire de la géographie des lieux et du temps qu’il fait. Le livre (comme son titre peut le laisser entendre) est mobile : divers jeux de déplacements dans la narration et la construction créent un secret ou plutôt ont pour but de ne pas en laisser de traces. Mais l’écriture s’inscrit aussi en faux contre cette volonté de disparition afin d’empêcher que les portes de l’histoire ne se referment, non seulement sur les protagonistes, mais sur le lecteur lui-même.
Ecrit dans les années 60, le livre n’a pas perdu une miette de son actualité politique. Les « maillots » des joueurs changent ; quant à la donne ou la maldonne politique, elle reste la même. Faye a cependant le talent de ne jamais témoigner pour des témoins. Son roman prend des allures de poursuites sans que les « pas » de l’écriture ne s’enchâssent selon les règles admises du genre. Sur une voie parallèle au Nouveau Roman, Faye instruisait donc une autre forme d’étrangeté romanesque où la fiction se joue sur des recommencements et des jeux de labyrinthes puisque tout ne cesse de se dérober ou de se soustraire d’une manière ou d’une autre. Le roman veut néanmoins aller jusqu’au bout mais son langage et sa structure dessinent une indétermination de l’Histoire dont rien ne s’exempte : pas plus le quiconque que le quelque chose même dont le roman est l’objet.
Néanmoins, Battement répond à sa manière : il donne des indications non par la voix de l’auteur mais dans la manière où Faye fait avancer ses personnages-sujets rejetés, déchus, incapables de laisser vraiment à la pensée une place quelle que soit leur casaque idéologique. Il y a ainsi dans un tel roman une précipitation insolite de mouvements. Elle casse la temporalité ordinaire de la fiction dans l’imminence toujours possible d’un « je ne sais quoi ». Faye ne cherche pas à en donner la clé.
Son roman reste à ce titre une éthique en hypostase. Comme chez Mallarmé mais bien sûr par d’autres formes, de l’œuvre surgit (paradoxe suprême – dans le champ même du politique) une narration antérieure à un simple concept et qui, en avanç,ant, se manifeste selon divers rythmes d’images. Si bien que le roman entraîne dans un cycle infernal. L’énigme de l’Histoire et de l’engagement est soudain ébranlée non par « du » logos mais par la profondeur poétique de l’écriture.
jean-paul gavard-perret
Jean-Pierre Faye, Battement , Editions Notes de Nuit, 2014, 256 p. – 21,00 €.