Jean-Luc Nancy, Demande
Quand le littérature ne se suffit plus à elle-même, elle fait appel à la philosophie qui le lui rend bien. Nancy (comme Derrida en une certaine mesure) a prouvé comment ne pas vraiment les parler. Son propre « comment dire » n’est qu’un « comment ne pas dire » substitutif – au nom d’un sacerdoce, d’une mission – au vide symbolique fort d’une culture des marge des plus ambiguës. Elle fut mise en exergue par tous les descendants plus ou moins claudiquant de Lacan. Ils furent fascinés et soumis à sa pratique de la conversation et de son fameux « Witz », ce mot d’esprit qui ferait sens en court-circuitant l’inconscient. Lacan fut en effet l’instigateur en France de cette faconde abrupte par laquelle – et pour reprendre ses propres termes – « la solution est dissolution ».
On voit combien de telles structures plus ou moins oxymoriques ont de quoi séduite l’intellectualisme qui les a déclinées parfois pour le meilleur mais souvent pour le pire. Difficile en effet de ne pas succomber à de telles brillances. Nancy et ses apôtres de l’école de Strasbourg en ont fait un de leurs évangiles sous la coupole et la copule de Derrida, philosophe pétrarquisant et roi de la métaphore cicatrisante.
Toutes les arguties du contretemps discursif d’un inconscient devenu évènementiel cultivé par Jean-Luc Nancy ont créé une pensée autarcique plus qu’intempestive. Demande est donc le témoignage d’une époque et d’un temps plus ou moins révolus. La déconstruction de ces ministres de la république de la philosophie et des lettres a créé une souveraineté bien discutable.
Quoique ces gourous aient pu le penser, ils étaient loin de Lacan. Comme l’a dit je ne sais plus qui, ils furent au maximum des « lacangourous » créateurs d’une théologie sous prétexte d’une vulgarisation de la pensée. Ces apparatchiks demeuraient beaucoup moins désintéressés qu’ils voulaient le signifier. Ils se sont fait solidaires des pouvoirs tout en gardant une marge de sécurité en se voulant « bêtes et souverains » (Derrida) au nom d’habiles torsions du logos cultivé plus dans le sens du poil qu’il n’y paraît.
S’il faut chercher l’autonomie de la pensée dans le tremblement de l’histoire, elle est à découvrir plus chez Faye que chez ces plaisantins. Demande,en sa somme prétentieuse – qui finit par aboucher sur la plus « grande » des poésies où Psyché serait étendue « à l’ombre d’un noyer qu’Eros contemple sans qu’il le sache » (…) -, reste un pensum que Ginette Michaud dans son projet – en dépit de son exigence – n’a fait que mettre en évidence.
En croyant battre la crème de la pensée et de la langue, Nancy n’a fait que battre son bol.
jean-paul gavard-perret
Jean-Luc Nancy, Demande, Galilée, 2015, 400 p. – 35,00 €.